facebook

LIONEL DEMARVILLE, IONA SUZUKI ET PAULINE MUYLDERMANS

PRIX COUPS DE CœUR DES AMIS DE LA CAMBRE

19.09.2012
ENSAV La Cambre, Bruxelles

Par Stéphanie Roland

Prix Coups de Cœur des Amis de La Cambre

Les prix Coups de coeur des amis de la Cambre, qui visent à récompenser les projets de fin d'études les plus originaux et aboutis, viennent d'être attribués à trois candidats, lors de la rentrée académique de La Cambre, le 19 septembre. 
Dans mes déambulations comme membre du jury, j'ai choisi de présenter trois projets de l'atelier de typographie, dont deux sont nominés, qui me semblent intéressants dans les liens qu'ils tissent tant entre eux, qu'avec les médias.

Dans la noirceur de Gotham City, Lionel Demarville se démarque par la force de son travail monastique digne d'un superhéros et nous livre une réflexion personnelle sur le phénomène d'évolution du livre vers le numérique, dans son livre L'asile d'Arkham. Cette rencontre du livre avec son destin numérique fait écho à un Batman en questionnement sur sa propre folie dans l'asile d'Arkham où il est enfermé avec d'autres psychopathes déguisés de Gotham City.

Le livre intègre les codes, le fonctionnement et la structure du numérique, tout en mettant en avant les propriétés physiques et matérielles du livre;  le texte de la bande dessinée devient un alphabet abstrait de couleurs et de codes empruntés au language informatique; la page en papier acquiert cette propriété de défilement propre aux pages internet et les images de bande dessinée transformées en pixels créent un sytème de découpe exceptionnel, mettant, paradoxalement en avant, la matérialité du papier et le blanc typographique.

Chaque couleur symbolise un personnage différent et, de la même manière que chaque arrivée d'un nouveau personnage complexifie la narration de la bande dessinée et déstabilise Batman, l'apparition d'une nouvelle couleur complexifie et codifie, de manière croissante, la lecture du livre. Par ce processus, le livre s'approprie le système numérique pour se transformer en une entité distincte, un livre mutant, qui a transcendé sa source et trace sa propre voie dans l'évolution numérique du livre.

Jeune typographe d'origine franco-japonaise, Iona Suzuki travaille le livre à travers des questionnements sur  l'univers des médias et, plus particulièrement, sur la non-information dans les médias de la catastrophe de Fukushima.

Dans son livre Madame, Monsieur, bonsoir., elle regroupe  des fondus-enchaînés capturés lors des journaux télévisés, superposant le sourire figé de la présentatrice avec les images d'explosion ou de mort, qui suivent quelques secondes après. Ce travail sur l'interstice fige ce que seul notre inconscient a vu, à la manière d'une publicité subliminale; il fixe ce moment très bref, le répète, le collecte et interrompt, de cette façon, le flux narratif linéaire et continu du journal parlé. Ici, le livre absorbe la temporalité de la vidéo d'actualités et se permet un temps de pause qui met en lumière les dysfonctionnements de la transmission des messages dans les médias télévisés.

Ce travail sur la temporalité est complété par une vidéo qui isole les premières phrases des présentateurs de journaux parlés, qui sont assez semblables de par le monde. Les codes très spécifiques de communication du présentateur "télé typique" sont mis en exergue : ses postures, ses habits ainsi que la place qu'il occupe sur le plateau télé participent à un rituel très codifié, partagé par de nombreuses équipes éditoriales dans le monde. Ce rituel presque religieux a pour but de rendre credible le journaliste qui, à l'instar d'un prêtre, énonce des vérités supposées et cultive ainsi le mythe de l'objectivité. Paradoxalement, au moment où le lien visuel se fait entre la représentation de la catastrophe et celle de son messager, ce dernier perd toute réalité humaine pour devenir un automate ou un spectre et la substance objective et humaine de son message disparaît avec lui. Ces présentateurs à l'allure fantomatique semblent s'effacer, au propre comme au figuré, derrière un mode de présentation schizophrénique de l'actualité qui mène à une déréalisation du journal parlé.

Marguerite Duras, dans sa nouvelle La télé et la mort (extraite du livre La vie matérielle), s'indigne également de cette ambivalence malsaine des médias :

En France, nous n'avons aucun moyen d'atteindre les journalistes de la télévision, pour leur dire qu'ils ne devraient pas passer avant le moment précis du sourire lugubre qu'ils arborent avec les otages au sourire ravi avec la météo. Ce n'est pas possible, on peut toujours faire autrement. Par exemple, prendre un air entre deux airs, un air de rien. Faire de toute information un événement insolite, ce n'est pas possible non plus, même si c'est une exigence des chefs. De cette même obligation de la bonne humeur, il faut que tu l'abandonnes pour annoncer les tremblements de terre, les attentats au Liban, la mort des gens célèbres, les accidents d'autocar, et toi, tu vas tellement vite vers l'information comique, que tu te marres déjà sur celle de l'autocar. Alors tu es foutu, tu dors plus la nuit, tu sais plus ce que tu racontes. (...) En général, en dehors des grands événements ponctuels, tels que la mort des gens célèbres, le Nobel, les votes au parlement, rien ne se passe à la télévision. Personne ne parle à la télévision.

Des fantômes peuplent également Internet, notamment sur le site Interpol, base de données des polices du monde entier et source infinie d'informations. À la fois artiste et archiviste, Pauline Muyldermans a consulté quotidiennement ce site pendant sept mois et ensuite classé les différents types de disparitions dans d'imposants volumes, selon des critères objectifs de traçabilité policière : sexe, nationalité, poids, taille, couleur des cheveux, couleur des yeux, etc. Un atlas répertorie également leur fréquence géographique selon un code couleur.

Chaque lieu de disparition est illustré par une image de Google Street View, parfois cliché touristique paradisiaque, souvent image banale; ce choix d'une iconographie collective et impersonnelle relayée par les contributeurs du monde entier, met à la fois à distance du pathos dramatique et du sensationnalisme couramment utilisés dans le traitement des sujets de disparition par les médias mais rend également cette disparition plus énigmatique, plus mystérieuse. Il n'y a aucune trace humaine dans ces paysages de cartes postales. Dans un univers où la traçabilité est une norme et est relayée par de puissants outils technologiques comme les satelittes de Google, ce vide semble amplifier l'absurdité et l'impuissance face à ces absences.

Parfois, au fil des visites, elle observe que des têtes maintenant familières disparaissent du site sans aucune autre explication. Ont-elles été retrouvées ou sont-elles décédées? A t-on décidé d'arrêter de les rechercher ou les a t-on simplement oubliées? Lorsqu'elles disparaissent de la plate-forme qui les répertorie, perpétue leur souvenir et tient vivante leur condition de disparu, on peut parler de double disparition, à la fois dans l'espace physique et dans l'espace virtuel. Internet peut être lui-même vu comme un territoire propice à la disparition : un territoire infini avec ses espaces vides et ses interstices. Ce vide peut sembler d'autant plus inquiétant quand cet espace est censé jouer un rôle de backup d'une mémoire à la fois individuelle et universelle.

En créant une sorte d'encyclopédie qui absorbe le contenu du site Internet, Pauline questionne ces différents médiums en termes de capacité de mémoire et d'exhaustivité de leur contenu. Ce corpus fascinant et monolithique représente un monde parallèle à Internet, tribu fantomatique à la mémoire collective de ceux qui ne sont pas là et ne peuvent pas ou plus avoir la parole; il constitue une matérialisation paradoxale et troublante de leur disparition.

www.stephanieroland.be

datas/exhibition_reviews/er-121003-prixcoupdecurdesamisdelacambre/thumbnails/01-c.jpg
datas/exhibition_reviews/er-121003-prixcoupdecurdesamisdelacambre/thumbnails/03-c.jpg
datas/exhibition_reviews/er-121003-prixcoupdecurdesamisdelacambre/thumbnails/04-c.jpg
datas/exhibition_reviews/er-121003-prixcoupdecurdesamisdelacambre/thumbnails/05-c.jpg
datas/exhibition_reviews/er-121003-prixcoupdecurdesamisdelacambre/thumbnails/06-c.jpg
datas/exhibition_reviews/er-121003-prixcoupdecurdesamisdelacambre/thumbnails/08-c.jpg
datas/exhibition_reviews/er-121003-prixcoupdecurdesamisdelacambre/thumbnails/09-c.jpg
datas/exhibition_reviews/er-121003-prixcoupdecurdesamisdelacambre/thumbnails/10-c.jpg
datas/exhibition_reviews/er-121003-prixcoupdecurdesamisdelacambre/thumbnails/11-c.jpg
datas/exhibition_reviews/er-121003-prixcoupdecurdesamisdelacambre/thumbnails/12-c.jpg
datas/exhibition_reviews/er-121003-prixcoupdecurdesamisdelacambre/thumbnails/15-c.jpg
datas/exhibition_reviews/er-121003-prixcoupdecurdesamisdelacambre/thumbnails/16-c.jpg
datas/exhibition_reviews/er-121003-prixcoupdecurdesamisdelacambre/thumbnails/18-c.jpg
datas/exhibition_reviews/er-121003-prixcoupdecurdesamisdelacambre/thumbnails/19-c.jpg
datas/exhibition_reviews/er-121003-prixcoupdecurdesamisdelacambre/thumbnails/20-c.jpg
datas/exhibition_reviews/er-121003-prixcoupdecurdesamisdelacambre/thumbnails/21-c.jpg