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VINYLE à L’ATELIER - POCHETTES D’ARTISTES EN BELGIQUE

24.11.2012 - 17.02.2013
Mu.zEE, Ostende

Jacques de Neuville

Vinyle à l’atelier - Pochettes d’artistes en Belgique

Arrachée du monde de la manifestation éphémère par la fixation sur support d'enregistrement, la musique aura connu, tout au long du du XXème, tous les avatars des techniques liées à la conservation du son, d'abord sur support matériel (phonographe, CD, cassette, etc.) pour enfin aboutir à la dématérialisation de l'ère numérique. Paradoxalement, alors qu'elle se trouve aujourd'hui dans un état qu'on oserait qualifier de gazeux, elle se voit repensée à travers les formats qui, auparavant, les accueillaient. En effet, bien plus que de simples surfaces d'enregistrement, les supports apparemment entrés en désuétude ont quitté le domaine de l'usuel pour devenir objets de convoitise (la plupart des sorties récentes s'accompagnent à présent d'une édition vinyle en série limitée) mais également d'enjeux artistiques.


L'exposition Vinyle à l'atelier - Pochettes d'artistes en Belgique présentée au Mu.ZEE à Ostende offre un éclairage inédit sur 40 ans de productions musicales belges en se concentrant sur l'apport des plasticiens dans la réalisation de pochettes de disques mais également, pour certains, dans la création sonore hors des marges, le plus souvent de musique improvisée, noise ou no wave. Instantané d'un terrain fertile, plus que rétrospective, la scénographie et l'accrochage des pochettes adoptent la forme de patchworks monumentaux déployés sur trois pans de mur au rez-de-chaussée du musée, ainsi qu'au sein de la bibliothèque pour les 45 tours. Une tir groupé et non chronologique d'images et d'illustrations qui établit une juste distance permettant au visiteur d'exercer sa liberté d'organiser lui-même son regard à travers le foisonnement des pochettes et des propositions artistiques qui s'offrent à lui.


Sans surprise quelques figures consacrées de l'art contemporain national figurent à la sélection, tels Jan Fabre (pochette de disque pour Wim Mertens), Pierre Alechinsky (pour Michel Portal), Michael Borremans (pour dEUS) ou encore Wim Delvoye et son Anal Kiss. D'autres pièces rappellent le caractère archivique du disque, trace sonore d'une performance, d'un moment révolu de la vie artistique (Jacques Lizène, Luc Tuymans, le passage des pistards sur la piste cycliste montée à Bozar pour « Horta x Piste » à l'occasion du Prix de la Jeune Peinture Belge 2011) ou les premières oeuvres du plasticien sonore Baudouin Oosterlynck. Mais l'intérêt réel de Vinyle à l'atelier réside surtout dans la mise en lumière que l'exposition apporte à la production foisonnante des scènes électronique, noise, freak folk et musique improvisée qui, malgré une constante indifférence des canaux médiatiques officiels, ont connu en Belgique depuis le début des années 2000 une productivité inversement proportionnelle à leur diffusion (la plupart en tirages ne dépassant par les 500 exemplaires). Un activisme que l'on doit à des labels tels que (K-RAA-K)³, Morc, Aguirre... On ne s'étonnera donc pas de croiser à de nombreuses reprises des pochettes signées par le prolifique Dennis Tyfus, illustrateur impulsif au tracé enfantin, performer punko-dada bruitiste à ses heures et membre fondateur de l'influent label anversois Ultra Eczema.


Notons encore que, en prolongement de l'exposition, Mu.ZEE a édité deux 45 tours : un split single Monsieur Mo Rio/Momus, illustré par Abel Aueur, et Beach Fatigue, ritournelle electro-pop composée par le plasticien Michael Van den Abbeele sur la pochette de laquelle celui-ci s'expose en nageur jet-laggé au bord du bassin, que l'archiviste pop sera  tenté d'associer avec quelques pochettes connues (Fourth Drawer Down de The Associates ou Double Fun de Robert Palmer). 


En guise de dernière danse, nous sommes partis à la rencontre de Felicia Atkinson, une artiste française résidant à Bruxelles qui participe à l'exposition et dont les activités se partagent entre installations, peinture, dessin et musique et qui co-pilote avec Bartolomé Sanson les destinées de la maison d'édition Shelter Press. Son parcours singulier permet de saisir ce que l'interdépendance entre des pratiques en apparence autonomes peut avoir de fécond. 


FA: Dès la petite enfance, j'ai fait de la musique. D'abord en suivant des cours d'éveil musical avec la Méthode Marthenot, une méthode basée sur le rythme et un rapport intuitif aux instruments. Il y a eu également dans mon école des Structures Baschet, des instruments très spéciaux en rapport avec la musique concrète et qui incitent les enfants à créer des sons sans passer par le solfège. Mon père était aussi amateur de musiques concrète et indienne. Je me souviens donc de la musique avant tout comme d'un jeu et aussi d'une attention portée au bruit.


Plus tard, lorsque j'ai commencé le solfège vers 7 ans, tout s'est effondré. J'étais déçue par l'approche académique du conservatoire et j'ai abandonné la musique à 14 ans pour m'intéresser au théâtre et l'improvisation. Au moment d'entamer des études supérieures, je ne savais pas où me tourner car nulle part on ne trouve d'école d'improvisation. Après un essai peu fructueux en histoire de l'art, j'ai étudié l'anthropologie. Cette discipline m'a permis d'appréhender une vision de l'art liée à la vie, à la mort, à des questions existentielles. Simultanément, je découvrais des artistes attachés à l'idée d'esthétique relationnelle : Pierre Huygues, Dominique Gonzalez-Foerster, etc. J'allais aussi à des concerts, performances... Je me suis également mise à faire des lithographies, de facture classique mais qui me permettaient de jouer avec la couleur. Quelque chose s'organisait tout en restant encore un peu flou.


C'est au moment d'entamer de nouvelles études aux Beaux-Arts de Toulouse que je me suis reconnectée avec l'impro en intégrant parallèlement l'école de danse de Boris Charmatz, une école performative. Ce fut une expérience assez violente. Nous dansions la nuit en montagne, sous la neige parfois... Je me suis aussi remise à la musique, avec Sylvain Chauveau d'abord, en y apportant ma voix puis, après diverses expériences musicales parallèlement à mes études aux Beaux-Arts de Paris (art rock pratiqué dans le noir, un groupe musique concrète sans instrument), j'ai commencé à faire de la musique en solo : une forme folk, très murmurée. Et c'est lors d'un séjour aux Etats-Unis que j'ai découvert toute une scène musicale DIY qui enregistre sur Cdr, cassettes, vinyles et n'est pas obligée de rentrer en studio pour enregistrer. Au milieu de mon voyage, j'ai attrapé la maladie de Lyme (ndr: une maladie bactérienne transmise par une tique). Durant la convalescence, je me suis inventée un double : Je Suis Le Petit Chevalier. C'était presque une expérience chamanique qui m'a complètement libérée. Il a fallu que je me créée ce double, que je me renouvelle. Depuis, je n'arrête pas d'enregistrer.


JdN Aujourd'hui, tout ce qui semble s'être accumulé durant tes années de formation semblent harmonieusement co-exister : musique, oeuvres platiques, installations et performances.


FA Oui. Neanmoins, lorsque je fais une exposition, si la musique est bien présente, elle l'est toujours à des moments précis. Récemment, lors d'une expo à Rennes, mon installation consistait en un dôme géodésique à l'intérieur duquel des outils étaient mis à la disposition du public afin qu'ils puissent improviser et s'enregistrer. J'y ai donné également un concert au moment de la clôture. Je me méfie des installations sonores en diffusion permanente, parce qu'il y a aussi le son du monde à faire entendre. Même si une musique se révèle très noise, je refuse de laisser le bruit dominer entièrement ce qui l'entoure. La question est de savoir comment ne pas agresser l'environnement.

 

JdN Vinyle à l'atelier, l'exposition dans laquelle tu figures, célèbre 40 ans de création en vinyle. On s'aperçoit pourtant que la majeure partie des productions exposées sont le fait d'artistes de ta génération, comme si, au moment du décret de la mort du disque, une place désertée par l'industrie était à prendre. 


FA Toute une scène underground s'est dite : « La mort du disque, ne nous concerne pas. Nous avons toujours tiré nos disques à 300 exemplaires et nous resterons imperturbables ». C'est le roseau face au chêne. Comme la plupart des musiques improvisées ont une durée d'une vingtaine de minutes, le 33 tours et ses faces A et B est le support idéal pour les y accueillir. A côté de ça, il y a le format cassette, une sorte d'antichambre qui peut servir de carnet de notes, d'impressions.


JdN Le vinyle remet aussi de la rareté, de l'effort, dans l'accès à la musique.


FA C'est d'ailleurs amusant de voir que la langue anglaise utilise le mot « effort » pour qualifier une nouvelle sortie. Mais, c'est vrai, le disque est aujourd'hui comme un jardin secret auquel on accède à l'aide d'une clé spéciale. On fait partie en quelque sorte d'un club.

 

JdN Vois-tu des similarités, des connexions, entre ta façon de modeler le son et ton travail visuel?


FA Pour mes installations et mes dessins, je tente toujours de rassembler des éléments concrets, matériels et ensuite d'inventer et construire une sorte de micro-société avec ce que j'ai rassemblé. En musique, c'est pareil : il y a un mélange de sons joués, de sons captés ; les éléments vont ensuite se superposer, des voix s'ajouter et, dans ce chaos, on construit un petit fort.


JdN C'est d'ailleurs quelque chose qui m'a frappé lors d'un concert que tu as donné dans le cadre de 'Panorama' un événement co-organisé par Théophile's Paper et Shelter Press à Abilene Galerie. Tu y présentais sous forme d'archives accumulées et éparpillées, des vieilles cassettes, des contributions graphiques dans des magazines, un tipi de fortune, etc. L'ensemble faisait bivouac, un lieu temporaire que le public était invité à habiter.


FA L'idée de campement est très présente chez moi. L'abri, la maison... C'est un lieu, un objet d'expression artistique dans de nombreuses cultures. Ce n'est d'ailleurs pas innocemment que Shelter Press (Ndr: label et maison d'édition qu'elle tient avec son compagnon) porte ce nom.


JdN Tu joues également beaucoup avec les notions d'éphémère et de fragilité.


FA La fragilité, pas vraiment. En musique, il s'agit de faire des performances improvisées, soit trop silencieuses soit trop violentes, qui posent la question du volume et réagissent ainsi à une certaine industrie musicale. En art, face à la tendance de produire des pièces massives de type « mégalithes », je crée des choses qui peuvent être détruites, ont une fin, comme des memento mori. C'est une forme de résistance, une façon de montrer que les choses ne durent pas, que le chaos fait partie de la vie et que le geste est aussi important que le résultat.

 

JdN Connais-tu d'autres artistes à cheval entre le monde la musique et celui de l'art contemporain?


FA Il y a par exemple Lucky Dragon, un duo de Los Angeles actif dans le milieu de l'illustration. Chez les illustrateurs, on trouve souvent une double pratique du dessin et de la musique. Mais finalement, l'interdisciplinarité n'a rien de nouveau. Fluxus, une référence fondamentale pour moi, englobait déjà plusieurs disciplines : musicale, picturale, performative. Je pense aussi à John Cage, John Baldessari, Mike Kelley... 


L'économie de la scène noise et de l'art contemporain sont fort différente. Personnellement, j'aime bien posséder la double carte, ça m'autorise à m'éloigner d'un des deux milieux quand je m'y sens trop à l'étroit. La marge m'intéresse.


www.muzee.be

www.feliciaatkinson.be

 

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