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L'IMPRENABLE COFFRE-FORT

ARTIST'S CLUB

03.2013
Hopstraat 63, 1000 Bruxelles

Par Septembre Tiberghien

L'imprenable coffre-fort

En investissant le sous-sol d’un immeuble laissé vacant par un ancien diamantaire, l’Artists Club – un collectif piqué de dandysme, formé de trois artistes : Thibaut Espiau, Ištvan Išt Huzjan et Grégoire Motte – a trouvé une véritable mine d’or. L’identité du groupe s’est d’ailleurs forgée autour de ce coffre et de son probable contenu: leur logo, dessiné par les graphistes de Überknackig bureau, adopte la forme d’une bague où le mot coffre-fort tient lieu de diamant, s’inspirant des insignes des grands clubs sélects. Comme toute société secrète qui se respecte, l’Artists club communique peu sur ses activités, qui à défaut d’être clandestines, sont à tout le moins nocturnes. Les évènements qui y sont organisés n’y durent guère plus qu’une soirée, les œuvres disparaissant ensuite comme par magie. Car, en plus d’offrir un espace mental propice au déploiement de réflexions métaphysiques, quelque chose de l’ordre du paranormal semble émaner de ce coffre.

Au-delà de la mise à disposition du lieu, qui est en soit une donnée très stimulante, les membres de l’Artists Club affirment ne pas avoir de visées curatoriales. Pour eux, le coffre-fort est en quelque sorte un accélérateur de particules. Il leur permet de laisser carte blanche à des artistes de diverses origines ou générations, de susciter des liens inattendus, sans avoir à assumer le rôle ni le propos de commissaires d’expositions. Ici, tout est question de rencontres et d’affinités électives, ce qui génère dans le meilleur des cas une énergie communicative, alors qu’en d’autres occasions l’enthousiasme est plus mesuré.

La représentation du monde selon Robert Wilhite

Le 5 mars dernier, c’était à l’artiste américain Robert Wilhite (1941) que revenait le privilège d’investir l’espace de ce « black cube ». J’ai fait la rencontre de ce fantastique conteur quelques heures avant l’ouverture du coffre-fort. Bob m’a révélé qu’il avait fait la rencontre de Thibaut il y a quelques années à Los Angeles. Il l’avait alors aidé à construire un canoë en bois sur lequel il a pu descendre la mythique rivière de béton qui sillonne la ville. Forts de cette expérience commune, ils sont depuis restés liés. C’est suite à l’invitation de Thibaut, qui concordait avec la venue de Bob en Europe, que ce projet a pu voir le jour.

La sculpture réalisée pour l’occasion reprend en partie le vocabulaire de l’artiste, qui dès le début des années 1970, présente des performances sonores et musicales. Cela l’amène assez rapidement à collaborer avec l’artiste Guy de Cointet, pour lequel il a écrit des partitions. Par ailleurs, il réalise des sculptures et assemblages de divers matériaux, ainsi que du mobilier en bois sculpté. Ce n’est donc pas étonnant de retrouver dans l’installation présente quelques vestiges du passé, comme cette tortue sculptée de façon très réaliste, issue d’un des montants du lit de l’artiste, dénudé pour l’occasion. Celle-ci a été déposée dans le coffre-fort sur un socle blanc, recouvert de la même moquette floquée qui revêt le sol. Enfin, l’animal est surmonté par deux cages vides de tailles croissantes. Ces trois éléments ont été transportés jusqu’à Bruxelles par l’artiste dans une petite valise au format cabine. Pliés, dépliés. Tout naturellement. Pour compléter cet ensemble, des cris d’animaux sont audibles depuis l’extérieur du coffre, qui agit comme une immense caisse de résonnance.

Achevée en moins de trois jours et demi de travail, l’œuvre exhale une puissance quasi-surnaturelle. L’idée ayant présidé à la réalisation de la bande sonore était d’arriver à créer un phénomène qui s’apparente au « white noise », c’est-à-dire un son qui contient toutes les fréquences perceptibles par l’oreille humaine dans des proportions équivalentes. Pour ce faire, Bob a composé sa trame sonore avec des bruits de crocodiles (pour les graves), de corbeaux (pour les aiguës) et de criquets récoltés à travers le globe, réalisant ainsi une symphonie cacophonique, à l’instar de la vie sauvage qui l’a engendrée.

Si le son est incontestablement présent dans cette installation, en revanche, les cages qui avaient initialement été conçues pour accueillir des animaux vivants sont restées vides. Comme le dit l’artiste : « Si l’on soustrait ce qui semble être le principal d’une œuvre, on obtient parfois quelque chose de beaucoup plus puissant et évocateur. » En effet, le chant des bêtes impose une sorte de concentration respectueuse, si bien qu’on en oublie pratiquement leur absence. Reste néanmoins la tortue, imperturbable. On dit que dans les sociétés primitives d’Extrême-Orient et d’Amérique du Nord, ce reptile à la solide carapace symbolise le socle du monde. De même, la superposition des éléments qui constitue l’installation de Bob évoque l’architecture d’un temple ou d’une montagne sacrée, qui sont tout deux assimilés au centre du monde, comme l’a démontré le philosophe Mircea Eliade (1). C’est sans doute pourquoi l’accès à l’œuvre était restreint le soir du vernissage : on ne se rapproche pas si facilement du divin (d’autant plus que la moquette blanche l’interdit !), du moins pas avant d’avoir subit quelques épreuves initiatiques. Ainsi, l’on peut penser que ce que nous donne à voir et à entendre l’artiste à l’intérieur du coffre-fort, métamorphosé pour l’occasion en théâtre, est une représentation du cosmos émergeant du chaos. La force de cette œuvre est de tirer profit de ce syncrétisme païen et religieux tout en prenant véritablement encrage dans le contexte du coffre-fort.

Fragiles forteresses

Quelques jours après l’intervention de Bob, l’artiste nantais Evor présentait un ensemble sculptural aux formes organiques dénommés Fortresses. Des socles à l’architectures moléculaires, composés de billes de terre cuite peintes en noires soutiennent des ossements, ainsi qu’un mystérieux objet de verre, le tout semblant issus d’un rituel chamanique.

Malgré une certaine continuité, sans doute inconsciente avec l’installation précédente, la mise en scène reste assez froide. Les spectateurs sont invités à pénétrer le coffre pour s’approcher des pièces, ce qui permet de distinguer de minuscules perles de verres qui recouvrent les os comme du givre. L’idée de mascarade ou de parade amoureuse, récurrente dans le travail d’Evor, est ici incarnée par les bois de cerfs, ainsi que par le godemichet en verre qui sont les accessoires d’une sexualité primaire, sinon bestiale. Comme dans un cabinet de curiosité, on retrouve cette opposition entre Éros et Thanatos, entre pulsion de vie et pulsion de mort. Sauf qu’ici, la mort semble l’avoir emporté sur le désir. Les cris d’animaux se sont tus, l’activité débridée s’est éteinte. Ne reste plus que les décombres d’une cérémonie qui n’a jamais eu lieu, dixit le texte de l’invitation.

Contrairement à l’idée que l’on pourrait se faire de la forteresse comme d’une architecture sans faille, conçue pour ne jamais défaillir, les sculptures d’Evor ont quelque chose de précaires. Ce sont de fragiles forteresses. Un oxymore qui révèle en somme la nature paradoxale de toute entreprise humaine. Tout comme le coffre-fort lui-même, imprenable car déjà offert à tous les regards.

 

(1) Mircea Eliade, Le mythe de l’éternel retour, Paris, Gallimard, 1969. Voir premier chapitre intitulé « archétypes et répétitions » sur le symbolisme du centre, pp. 24-30.



Le coffre-fort

http://artistsclubcoffrefort.com/
Hopstraat 63, 1000 Bruxelles
+32 (0)499 82 00 41

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