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PIERRE-POL LECOUTURIER

TANGIBLE

Ricou Gallery, Brussels

Cédric Alby

Tangible

Galerie Waldburger, Bruxelles, juin 2012. J’assure la permanence de l’exposition en duo à laquelle je participe avec Pierre-Pol Lecouturier. Un visiteur entre dans la galerie; il fait quelques pas, tourne sur lui-même, jette alternativement son regard sur moi et sur les murs de la galerie, sans pouvoir fixer celui-ci sur une œuvre... il me lance un peu anxieux: “il n’y a rien à voir ici?” La réaction de ce visiteur perturbé par une absence trop vite présumée m’invite à formuler une hypothèse: voir ne serait pas l’essentiel dans une exposition de Pierre-Pol Lecouturier.

 

Un an plus tard, en solo chez Sébastien Ricou, Pierre-Pol Lecouturier remet ça. Tangible est le titre de cette exposition qui a regroupé des pièces inédites et d’autres que l’on connait déjà. Tangible, voici une indication sur ce qui est à l’œuvre dans cette exposition qui confirmerait peut-être mon hypothèse: le tangible, c’est ce qui est concret, matériel, qui ne peut être mis en doute, qui fait preuve de réalité. Assez loin du voir, le tangible a plutôt à voir avec le toucher, avec le corps.

 

Une des premières pièces à laquelle on est confronté en entrant dans l’exposition, intitulée back of mirror, fait face aux larges fenêtres de la galerie. Monochrome noir finement encadré, la plaque de verre montre sa surface peinte au spray, révélant sous les rayons d’une lumière naturelle rasante les passages de la bombe de peinture et les variations d’intensité et de matité ainsi produites. En vis-à-vis de l’extérieur, un paysage de ciel nuageux apparait, pour disparaître dès que notre position de regardeur change. Pierre-Pol Lecouturier joue ainsi constamment sur l’apparition et la disparition. Le temps et le mouvement sont toujours nécessaires pour appréhender toute la dimension de l’œuvre. Ici, vue de face, la pièce est un carré profond, parfait monochrome. Mais en nous déplaçant sur le côté, les “nuages” apparaissent, et le noir mat devient presque blanc. Avec le mouvement du corps entre les deux positions de regard, l’œuvre entre en mouvement, devient transitoire.

 

Si nos sociétés post-médiatiques, et avec elles une grande part des œuvres contemporaines, répondent au régime de l’hypervisible, le travail de Pierre-Pol Lecouturier appartiendrait plutôt à celui du sub-visible. Ce qui est à voir ne se donne pas d’emblée. Ainsi par exemple de cette petite pièce intitulée you are here: à première vue un miroir noir post minimal, banal aujourd’hui, avec son lot de reflets, de profondeurs, et de questions philosophiques. Mais de ce carré séduisant surgit littéralement un détail imprévisible, quasiment impossible à photographier. Éclairée par un spot, l’œuvre, une lentille “Fresnel” qui a la propriété de concentrer les rayons lumineux devant elle, produit par son étrange réflexion un point de lumière en relief, avec lequel on va jouer, du regard comme du doigt, en fait du corps tout entier. On se baisse, se penche sur le côté, on regarde ce point qui bouge avec nous, non pas dans le carré, ou au fond de son reflet, mais devant lui, entre lui et nous.

 

Il en est un peu de même avec particules, l'intervention que l’artiste présente au sous-sol de la galerie. Un spot sur pied, plus ou moins à hauteur d’homme, occupe la place d’un corps, sculpturalement. Il éclaire toute une partie de la salle, plus particulièrement du sol pavé sur lequel apparait un scintillement rétro-luminéscent. C’est très beau, et ça pourrait suffire. Mais si on se déplace un peu (ce que la place judicieusement choisie du spot nous invite à faire) et tourne autour de la zone éclairée, on voit apparaître un halo de lumière, sorte d’arc en ciel surgi de l’interstice imperceptible autrement entre l’œuvre et nous. Cette apparition, phénomène physique produit par l’action de la lumière sur des microbilles réfléchissantes, comme le point lumineux de you are here, devient l’objet avec lequel on joue, qu’on regarde bien sûr mais qui en se plaçant “entre”, dirige nos mouvements.

 

Le travail de Pierre-Pol Lecouturier se joue ainsi de nous en se positionnant entre nous et ce que nous croyons devoir voir. Il nous devance, nous dirige, et ouvre ainsi un dialogue entre nous et l’espace. S’il est sûrement discret (petits formats, transparences, etc), il impose autrement sa présence matérielle, de façon tangible nous dit l’artiste : en nous rappelant que le corps est la véritable mesure de l’architecture. Ainsi de cette pièce quasiment invisible, petit carreau de verre anti-reflet judicieusement titré reflect, placé dans un coin peu propice à l’accrochage, en haut de l’escalier permettant l’accès au sous-sol. La pièce n’est visible que par les quatre clous qui la soutiennent. Ce morceau de transparence pure qui ne reflète presque rien, vient souligner l’espace formé par ce recoin, un angle de murs en haut d’un escalier, qu’il partage avec le spectateur.

 

Les pièces que nous proposent Pierre-Pol Lecouturier nous parlent de notre relation à l’espace architectural. Parfois même, elles le définissent littéralement, énonçant un emplacement, comme avec you are here, ou encore corner. Cette dernière, réalisée en 2010 marque le début d’une série d’interventions qui prennent place dans un coin (dont reflect que je viens d’évoquer, mais aussi tangible, ou encore dispersion). L’artiste affectionne ces angles de mur, espaces de rencontre entre plusieurs plans (mur/mur ou mur/sol) qui sont la définition même de l’architecture. Le coin esquisse un volume, un espace pour le corps, que n’offre pas la frontalité du mur seul. C’est aussi à ce carrefour des dimensions que la lumière, comme le regard, subit des réfractions et se déploie dans des directions insoupçonnées.

 

Comme avec cette dernière pièce encore une fois judicieusement titrée dispersion qui me permet de conclure ce court essai. Face à l’œuvre, constituée d’une fine latte de verre longue d’1m70 inclinée contre le mur, nous sommes une fois de plus mis en position d’attente et d’interrogation, un peu comme le visiteur surpris évoqué au début de l’article. Nous l’avons compris maintenant, tel est le mode opératoire des œuvres de Pierre-Pol Lecouturier, qu’il s’amuse ici à désamorcer. Que faut-il voir? Est-ce le reflet de la rue apparu ici, alors que je suis accroupi? Le prisme de couleurs vu dans l’épaisseur du verre, quand je me positionne sur le côté? L’ombre brisée qui forme un triangle entre le mur et le sol? C’est à la fois tout cela et rien de cela. Le travail de Pierre-Pol Lecouturier comme cette œuvre semble l’affirmer, peut aussi inviter à la dispersion, à la prise de liberté, avec le corps comme avec le regard. Voir l’œuvre de Pierre-Pol Lecouturier c’est se voir en train de se mouvoir pour voir.

 

http://www.cedric-alby.net./

http://pierre-pollecouturier.com/

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