facebook

DE LA MISE EN PAGE à LA MISE EN VITRINE : LES éDITIONS JAP & KEYMOUSE EXPOSENT

7 rue de Flandre, 1000 Bruxelles & Galerie Rivoli, 1180 Uccle

Par Laurence Pen

De la mise en page à la mise en vitrine : les éditions JAP & Keymouse exposent

 

A l’occasion de la publication de Régis Pinault aux éditions Madeleine Santandrea, Keymouse invite l’artiste à exposer dans la vitrine du 7 rue de Flandre. Mettant en évidence l’ambiguïté de cet espace d’exposition, entre espace privé et visibilité publique, Régis Pinault établit un dialogue avec les éléments extérieurs en les traduisant dans le langage plastique. Flaques de peinture et sculptures abstraites, jumelles des poteaux qui parsèment le trottoir, nous font basculer dans la fiction. Les sérigraphies extraites de la publication apparaissent comme des exercices de transcription visuelle d’expressions idiomatiques, et mettent ainsi en évidence les capacités du langage à générer des images.

 

Précédemment, la vitrine du numéro 7 a été occupée par la présentation du travail de Claude Closky, une publication qui joue sur une utilisation sérielle de ce chiffre, de façon à explorer ses propriétés visuelles : tantôt perçu comme chiffre, signe ou élément abstrait. Regroupés en ensembles, ces signes nous incitent à des déductions logiques sous l’influence du titre. Sept et pas sept vient d’être publié par les éditions JAP qui, depuis un an, en collaboration avec Keymouse et sous son initiative, a investi ce lieu. La situation privilégiée de cette vitrine, mais aussi sa configuration particulière, qui nous incite dès lors que notre œil a été attiré, à entrer dans un espace abrité et confiné afin de regarder ce qui y est exposé, en font un lieu propice à la monstration de productions nécessitant une certaine proximité avec le spectateur.

 

Jeunesse et Art Plastiques, association connue pour son engagement dans la médiation de l’art contemporain, a entamé depuis l’an 2000 un travail d’édition particulièrement soigné, pour lequel une douzaine d’artistes ont réalisé des objets souvent à la frontière entre le livre et l’œuvre d’art. Les éditions Keymouse sont nées en 2003, prenant la suite des éditions smallnoise, sur le principe de la production de multiples au sein desquels l’imprimé occupe une place prépondérante. En se lançant dans l’édition de travaux d’artistes, l’un et l’autre poursuivent le but de rendre accessible au plus grand nombre le plaisir d’acquérir une œuvre d’art. L’opportunité d’occuper la vitrine de la rue de Flandre apparaît donc comme la possibilité de toucher un public encore plus large, en plaçant la production artistique directement à la vue des passants. Les expositions organisées dans la vitrine de la rue de Flandre sont ainsi consacrées aux publications de JAP et de Keymouse, mais tissent également des liens avec l’œuvre des artistes édités. Loin d’en faire un simple espace de présentation de leurs éditions, les organisateurs ont su tirer parti des contraintes imposées par les caractéristiques du lieu : la surface réduite et son ouverture sur l’espace public.

 

La présentation du livre de Claude Closky s’est ainsi accordée avec la simplicité et le minimalisme des moyens employés par l’artiste. Exposé ouvert à différentes pages et par des feuillets extraits du livre et punaisés sur la cimaise, Sept et pas sept s’est vu ainsi décomposé et appréhendé dans un nouveau mécanisme de lecture, lequel élaborait une vision simultanée des pages que l’on parcoure successivement lorsque l’on a le livre en mains. Le dépouillement qui frappait au premier abord, dans la mesure où la vitrine n’était occupée que par ces quelques pages blanches imprimées et placées sur un fond tout aussi blanc, nous permettait en fait de nous concentrer sur leur contenu. En entrant dans le raisonnement de l’artiste à la recherche d’une logique qui, chez Claude Closky, conduit souvent à l’absurde, nous nous retrouvions confrontés aux cheminements de notre propre réflexion.

 

Le travail de documentation Céline Duval, publié sous le titre Cœur, point et ligne sur plan, apparaît comme une recherche menée dans les archives de Vassily Kandinsky conservées à la Bibliothèque éponyme du Centre Georges Pompidou. La publication qui en résulte, un travail graphique conçu à partir des photographies personnelles de l’artiste, met en évidence l’influence de ses recherches plastiques sur la vision qu’il nous donne de son environnement et de sa vie quotidienne. L’exposition rue de Flandre durant l’été nous présentait la publication en tant que telle, mais mettait aussi en avant une sélection de photographies de l’artiste, imprimées sous forme de posters. Ces affiches sont conçues soit comme l’agrandissement d’une photographie particulièrement significative de la pensée constructiviste de l’époque, soit comme montage de plusieurs photographies, dans lequel Céline Duval élabore elle-même une construction graphique de façon à faire apparaître le leitmotiv qui structure les clichés pris par l’artiste. Exploitant les diverses formes de l’imprimé en vue d’une démonstration explicite, l’exposition séduisait et se rendait accessible par la thématique commune à ces photographies : les loisirs, renforçant l’idée d’une esthétique inconsciente, devenue chez Kandinsky un réflexe de vision.

 

Lorsque la vitrine du 7 rue de Flandre a été confiée à Jonas Locht en février 2013, c’est par une installation que l’artiste l’investit. Alors que Jonas Locht venait d’éditer chez JAP un coffret contenant quatre impressions de ses photographies et quatre dessins, l’exposition renouait avec la présentation d’œuvres tridimensionnelles. Le travail plastique de Jonas Locht est conçu autour de la sculpture et son interaction avec le lieu dans lequel elle est placée. La publication Relationship évoque la guerre par le biais d’éléments rappelant un canon, et les ceintures à munitions portées par les militaires. Fabriqués par l’artiste dans des matériaux usuels, qui rappellent les objets mous créés par Claes Oldenburg, ces éléments fonctionnaient dans la vitrine comme de véritables intrusions au cœur de notre espace public.

 

L’exposition de groupe Various small sculptures, rassemblant des œuvres d’une quinzaine d’artistes dont Jef Geys, Benoît Platéus, François Curlet, Ivo Provoost et Simona Denicolai ou Florence Doléac, avait déjà pris le parti d’utiliser la vitrine en tant qu’espace d’exposition miniaturisé. En présentant des multiples et des sculptures de petites dimensions, souvent réalisées avec des matériaux trouvés, l’exposition proposait une définition de la sculpture en tant que réalisation instantanée, permettant, à l’instar du dessin, de traduire la pensée de l’artiste de manière directe.

 

Depuis cet été, Keymouse et JAP ont également investi une vitrine dans la galerie Rivoli à La Bascule, où les initiatives artistiques se multiplient depuis quelques mois (l’exemple le plus notoire étant l’ouverture de la succursale de la galerie Xavier Hufkens au printemps dernier). Y était présentée récemment la dernière publication de JAP, un fac-similé d’un cahier trouvé sur un marché aux puces, dans lequel un certain « A.D. » raconte son quotidien à la maison pénitentiaire de Louvain, au tout début du XXe siècle. Auteur de la publication, Michel François a pris le parti de n’opérer aucun changement par rapport à l’original. La modestie du support, l’écriture à la plume, les ratures, les pages perdues matérialisées par des pages blanches traduisent ainsi esthétiquement la connotation historique de ce manuscrit. Placé dans la vitrine, le livre n’offrait au spectateur que des extraits, l’incitant à approfondir sa lecture dans la publication elle-même. Si la vitrine est dans ce cas proche de sa fonction première, il ne tient qu’aux artistes d’en détourner les codes. Gérard Herman y a ainsi présenté ses faux livres d’artiste, en s’appropriant des livres trouvés, dont il recrée la couverture. Dans ce cas, la vitrine apparaît comme un moyen supplémentaire d’accréditation du factice.

 

L’occupation de ces deux vitrines par JAP et Keymouse offre ainsi à ces deux éditeurs deux espaces d’expérimentation leur permettant de jouer à la fois sur la fonction de la vitrine, de l’espace d’exposition et sur l’exposition du livre d’artiste, chaque œuvre présentée dépassant les contraintes lui étant imposées.

 

http://www.jap.be/editions

http://keymouse.eu/

 

 

datas/exhibition_reviews/er-131112-laurencepen/thumbnails/01-c.jpg
datas/exhibition_reviews/er-131112-laurencepen/thumbnails/02-c.jpg
datas/exhibition_reviews/er-131112-laurencepen/thumbnails/03-c.jpg
datas/exhibition_reviews/er-131112-laurencepen/thumbnails/04-c.jpg
datas/exhibition_reviews/er-131112-laurencepen/thumbnails/05-c.jpg
datas/exhibition_reviews/er-131112-laurencepen/thumbnails/06-c.jpg
datas/exhibition_reviews/er-131112-laurencepen/thumbnails/07-c.jpg
datas/exhibition_reviews/er-131112-laurencepen/thumbnails/08-c.jpg
datas/exhibition_reviews/er-131112-laurencepen/thumbnails/09-c.jpg
datas/exhibition_reviews/er-131112-laurencepen/thumbnails/10-c.jpg
datas/exhibition_reviews/er-131112-laurencepen/thumbnails/11-c.jpg