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Les commissaires anonymes

The Ister ou la cosmogonie de comptoirs


« On a commencé quand Constance a arrêté son job ». Il suffit parfois d’un déclic. Chargée de production au théâtre, cuisinier, artistes, graphiste et curators, Lila Pérès, Olivier Douard, Bitsy Knox, Alan Fertil, Damien Teixidor, Vincent de Hoÿm, Marie de Gaulejac et Constance Barrère Dangleterre partageaient l’envie d’entreprendre une aventure bien à eux, une activité alliant le domaine professionnel de chacun à des affinités plus spontanées de la vie quotidienne. Un jour de 2011, autour de bonnes Westmalle, ils fondèrent The Ister, dans l’intention de faire de leurs compétences en sculpture, junk food et système D, le patrimoine inaliénable d’un collectif. The Ister propose, depuis ce jour, des rendez-vous ponctuels et hybrides: une alternance d’expositions, de diners, de workshops et conférences, de concerts et performances au grès de leurs découvertes. Ni format, ni adresse fixe, les événements se greffent sur des programmations officielles ou s’immiscent dans des lieux alternatifs, de Londres à Berlin, de Paris à Bruxelles. « The Ister est une sorte de Bernard l'hermite ». A chaque projet sa nouvelle coquille et son lot d’inconnu. « Et cela participe de notre réputation car les gens à Bruxelles nous connaissent sans savoir bien identifier le fonctionnement du collectif. On aime bien cette petite rumeur ; on y contribue et en même temps, elle nous échappe. » Se poser quelque part, avoir un repère commun, y pensent-ils pour l’avenir proche ? Pas vraiment. « On a envie d’occuper un lieu mais ce serait une intervention temporaire, greffée sur l’activité d’un café populaire bruxellois pendant 24 heures. Ce serait un projet qui allie bouffe et art avec un accueil à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, à la manière des diners américains qui ne ferment jamais ; un lieu qui semblerait anonyme et qui fonctionnerait en réalité comme à la maison : au fil de la journée, chacun y trouve sa place. »


The Ister, c’est une affinité commune pour les petits et grands mythes qui font de l’actualité l’Histoire et façonne la culture populaire. Le nom du collectif fut choisi en écho lointain au poème Der Ister de Friedrich Hölderlin. Celui-ci décrit le Danube, fleuve emblématique traversant l’Europe de Friburg au delta de la Mer noire. Martin Heidegger fit une conférence du même nom en 1942 et deux réalisateurs australiens réalisèrent un documentaire à ce sujet en 2004 : une épopée philosophique du mythe de Prométhée à l’Allemagne nazie. Mais la version belge de The Ister, mêle à cette intrigue germanique les résonances anglo-saxonnes de l'hipster : « Le hipster est un homme souterrain. Il est à la Seconde Guerre mondiale ce que le dadaïste était à la première. Il est amoral, anarchiste, doux et civilisé au point d'en être décadent. » définit l'auteur Frank Tirro, dans son livre Jazz en 1977. The Ister revendique-il une certaine décadence ? Celle des pratiques et de croyances populaires peut-être, que ces membres tentent justement de raviver au travers de leur vie collective. Et gare à ceux qui croient que la culture fastfood n’a pas d’âme car comme dit un jour Jean Cocteau « La décadence est la grande minute où une civilisation devient exquise ».


Certains viennent de Perpignan, d’autres de Bretagne et du Canada ; ils ont fait les beaux arts de Paris, de Lyon, un master à Barcelone ou à Rotterdam et se sentent aujourd’hui chez eux dans la capitale belge. « Nous avons fait nos débuts chez un collectionneur d’ici. Nos deux premières expositions Homework et Water down the sink -WDTS se sont déroulées chez lui, rue des ailes ; il fallait qu’on se calle entre les œuvres de sa collection, installées un peu partout. On a joué le jeu car on aimait bien l’idée d’être chez quelqu’un.» Qui dit espace particulier dit événement particulier : ils convièrent à l’occasion de WDTS, l’artiste italien Marco Bruzzone et son secret du Pasqualina cake… Suite à un workshop à Gènes dans la cuisine de sa mère, l’artiste proposa de faire d’un repas de savoir-faire traditionnels, le point de départ de l’exposition. A la question, « tous vos événements sont-ils publics ou organisez-vous également des moments plus intimistes, pour vous et quelques connaissances ? », ils rient. Leur activité au sein du collectif et leur vie personnelle sont difficilement dissociables. Ils pensent d’ailleurs, pour l’été à venir, ouvrir un espace de création baptisé « Obelisk », dans le jardin de Constance, Damien, Olivier et Alan, colocataires depuis quelques mois à dans une grande maison à Drogenbos. « On est d’abord une bande de potes ». The Ister est sorte d’ordre initiatique alternatif, basé sur l’amitié. Useraient-ils de pouvoirs occultes pour parvenir à leurs fins ? La toute-puissance du Do it yourself a de loin supplanté les débats philosophiques de compas et d’équerres. Car si les milieux artistiques expérimentaux peuvent sembler parfois fragiles aux vues d’une certaine précarité matérielle, ils sont en réalité habilement armés pour affronter les dépressions de société. Leurs riches capacités d’adaptation, d’imagination et de subjectivation font de The Ister les héros d’une histoire qu’ils écrivent ensemble. Actifs contributeurs de nouvelles cosmogonies, ils collectionnent les aventures mystérieuses d’offrandes perdrix, de complots américains, d’emballages de génoises, de colombophilie et burgers triple steak…


Comme tous ces mots sont aussi du mythe, découvrons vraiment The Ister dans la pratique ; deux de leurs initiatives viennent d'être présentées en Europe : Troubles for a French horn and a bongo, une installation des artistes Gaillard & Claude à la Vitrine Bermondsey à Londres, qui était visible à toute heure du jour et de la nuit du 22 janvier au 1er mars 2014 ainsi que Grand opening! de Timothy Davies et Michelle Naismith au nouvel espace Tonus dans le 15ème arrondissement de Paris, du 7 février au 1er mars. Et courant de l’année 2014, le collectif sera en résidence à l’atelier -1, pour un cycle intitulé Fortune, une série de 4 expositions. La première ouvrira le 10 avril avec le duo show de Lynn Hershman Leeson et Rachel Koolen. Bref, actualité bouillonnante à suivre de près.

 

www.theister.be

www.moinsun.com

www.lescommissairesanonymes.fr

 

 

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