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JULIEN MEERT

Visite d'atelier par Devrim Bayar

Devrim Bayar Tu es connu avant tout comme un peintre. Pourtant tu te passionnes pour et tu crées de la musique depuis de nombreuses années. Pourquoi avoir fait le choix d'une carrière artistique en peinture plutôt qu'en musique, alors que tu me dis toi-même considérer ce second domaine de création comme "supérieur" à tout autre?

Julien Meert La question ne s'est jamais vraiment posée. Je peins et dessine depuis mon enfance et m'imagine secrètement en faire mon métier depuis longtemps, alors que la musique est une passion que j'ai commencé par vivre de manière complètement passive, dans un rapport d'admiration quasi-fanatique et ultra romantique lié au monde de l'adolescence. Dans ce domaine de création, mes moyens sont pour le moins limités, et je souffre du complexe de l'autodidacte. Ce manque de technique et de connaissances me donne paradoxalement accès à une création quelques fois plus libre et spontanée, puisqu'elle s'accompagne d'une grande naïveté. S'il est vrai que je place la création musicale plus haut que toute autre chose, mon rêve serait de pouvoir peindre un tableau qui ait la même charge émotive qu'un morceau de musique.

DB D'après ce que tu m'expliques, ta perception de la musique est visuelle - tel son évoque telle image ou couleur. A l'inverse, penses-tu que tes tableaux puissent évoquer des sons ou des mélodies?

JM L'apport de la musique dans ma peinture se situe davantage dans l'influence et l'utilisation de son imagerie. Comme une pochette de disque illustre son contenu par une image tendant à l'évoquer, je pense que si ma peinture peut évoquer des sons, c'est plus par un système de représentation lié à l'illustration et au graphisme plutôt que dans un rapport purement sensitif et/ou synesthésique.

D'autre part, je suis depuis toujours fasciné par l'absence de sons, quelquefois intimidante, dans les tableaux. C'est une chose étrange que de se retrouver devant une oeuvre peinte, complexe, dans laquelle les éléments luttent, meurent et s'entrechoquent dans le silence le plus absolu. C'est comme si la peinture avait, par sa matière, rendu muet le vacarme qu'elle contenait, et qu'elle s'était figée à jamais, à la manière d'une statue. Cela confère aux oeuvres une certaine austérité, et l'évocation d'une éternité muette presque angoissante..

DB Contrairement à la musique, la peinture - tant dans sa création que dans sa réception - est un acte solitaire. Comme tout artiste, les échanges nourrissent néanmoins ton travail. Dans ce contexte, le projet des "cours du mercredi" auquel tu participes avec plusieurs autres créateurs m'intéressent plus particulièrement. Peux-tu m'expliquer comment ce projet est né et comment il évolue?

JM Au départ, nous étions un petit groupe de personnes désireuses de suivre une série de cours proposés par notre ami commun Harison, sur des notions élémentaires de typographie et de mise en page. Nous nous sommes vus durant cinq mercredis d'affilée et, au terme de ces séances, nous nous sommes dit qu'il serait intéressant de continuer l'expérience, en mettant à profit , par le biais de "cours" que nous nous proposerions chacun à notre tour, la diversité de nos intérêts et champs de recherches, la plupart du temps liés à nos pratiques respectives. L'idée étant d'expérimenter l'enrichissement collectif dans le cadre d'une école imaginaire, où il n'y aurait ni élève ni maître mais où chacun serait la fusion des deux.

Bien sûr, très vite sont apparus des questionnements liés au principe même d'enseignement. Quelle discipline pouvons-nous instaurer dans un système que tout le monde veut garder libre, et en opposition à l'école traditionnelle? Faut-il prendre des notes, archiver de manière organisée les différents cours? Peut-on inviter des personnes supplémentaires à y participer? Beaucoup de ces questions restent ouvertes et alimentent une discussion intéressante, puisque fondamentale.
A côté des "cours" réguliers, qui nous occupent en moyenne deux ou trois mercredis par mois, cette expérience a aussi donné lieu à des actions concrètes, comme la réalisation d'une exposition de groupe à la Pianofabriek en 2010, ou un "voyage-séminaire" en Autriche durant l'été 2011.

DB Tes images sont le fruit d'un long processus de travail, qui voit se succéder de manière discontinue les couches picturales jusqu'au moment, a priori inconnu, où l'image te semble aboutie. Peux-tu tenter de définir ce que tu considères être une image "finie"?

JM Chez moi cela peut prendre un temps insensé, mais disons que je considère une peinture terminée quand elle ne me dérange plus, quand je parviens à la regarder sans que quelque chose ne me "gratte" en elle. C'est un sentiment de paix intérieure qu'il est difficile de définir avec des mots. Etrangement, ce sentiment arrive presque toujours à la veille de l'échéance qui m'oblige à laisser partir le tableau... J'ai essayé à plusieurs reprises d'accélérer le processus par des tactiques diverses d'économies de couches, ou d'en simuler la superposition, mais cela s'est à chaque fois soldé par un échec. Je m'interroge souvent sur l'utilité d'une telle dépense d'énergie , qui peut s'avérer douloureuse voire tortureuse durant certaines phases ingrates de la production. Une des difficultés majeures du travail étant que ce processus laborieux ne transparaisse pas dans l'aspect final des tableaux...

DB Tu travailles toujours sur plusieurs oeuvres en même temps, en passant de l'une à l'autre, en fonction de tes envies ou inspirations, et pour éviter l'angoisse que la confrontation permanente avec une seule oeuvre pourrait provoquer. Cette méthode de travail pourrait être considérée comme une sorte de "multitasking", attitude prévalente dans le monde du travail aujourd'hui. Plutôt que de faire "autre chose", t'arrive-t-il plutôt de ne faire "rien"?

JM Bien sûr. Proportionnellement au temps passé dans le studio, les moment de geste et d'actions concrètes sont même plutôt rares. Il existe une procrastination propre à la vie d'atelier, qui détourne l'attention par des distractions s'insinuant de manière perfide dans le travail. Par exemple, il m'est plusieurs fois arrivé de me mettre à lire dans de vieux magazines des articles entiers, sur des sujets la plupart du temps désuets, alors que j'y découpais simplement une forme à intégrer dans un collage. Mais ceci entrainant autre chose, c'est un système de travail qui s'installe, et c'est par ce même processus divagatoire que naissent et évoluent les tableaux. Certaines mauvaises habitudes qui s'avèrent problématiques dans la vie quotidienne et dans les obligations qui l'accompagnent, sont dans l'espace de l'atelier, cultivées et utilisées à bon escient.

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