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ERIC FABRE

Rencontre avec Pierre-Yves Desaive

Pierre-Yves Desaive Comment vous êtes vous retrouvé dans ce lieu, cet ancien garage appelé Cosmos, à Bruxelles ?
 
Eric Fabre Je cherchais un lieu, notamment pour stocker la collection. C’est arrivé à un moment où je récupérais un ensemble d’œuvres que j’avais prêtées à la Ville de Blois, et je ne m’étais pas rendu compte qu’une sculpture démontée… fait quatre fois son volume. Quand le déménagement est arrivé, le jour même, je me suis rendu compte que ce n’était pas possible. J’avais vu ce lieu, six mois ou un an auparavant, il était justement en vente – et j’ai pu l’acheter.
 
PYD C’est un lieu hybride, un espace de collection et un lieu d’exposition ?
 
EF J’ai un passé de galeriste, et j’ai décidé, en plus du lieu de stockage, de garder deux salles pour exposer (maintenant il n’y en a plus qu’une). Et je me suis rendu compte que ces deux salles étaient exactement comme ma galerie, elles avaient un format parfaitement carré. Et avec le format carré vous ne pouvez pas faire d’erreur : tout marche. Soit c’est symétrique, soit c’est décentré. Mon idée, c’est un peu l’inverse de ce qu’a fait récemment Antoine de Galbert avec sa collection, en laissant à un ordinateur le soin de choisir l’accrochage de ce qui était montré. J’essaie, au contraire qu’elle soit la plus belle possible (rire), et j’essaie de développer certaines parties, qui sont plus cohérentes que d’autres.
 
PYD Un collectionneur bruxellois m’a un jour dit que s’il était amené à montrer toute sa collection, il trouverait important d’aussi montrer ses imperfections, ses erreurs. Vous pensez avoir fait des erreurs, y a-t-il des acquisitions que vous regrettez ?
 
EF Oui bien sûr, mais comme c’est lié à certains moments de votre vie, vous ne pouvez pas les regretter. Mais jamais je ne montrerais ma collection dans son ensemble car, dans ce cas, cela veut dire que c’est moi qui ai choisi les œuvres, et je pense que c’est se faire la part trop belle. On n’est pas assez important pour dire qu’on est plus important que chacune des œuvres prises individuellement. Et pour dire que le seul lien entre toutes ces œuvres, c’est moi. Dans le cas d'Antoine de Galbert, ça a marché parce qu’il a sur-joué l’idée de montrer toute sa collection en déléguant le soin de disposer les œuvres à un ordinateur. Avec pour résultat un effet particulier, l’impression d’œuvres montrées « en vrac », le produit d’une attitude dandy, avec l’esthétique à rebours que j’apprécie. Mais j’ai une autre optique : dans une exposition, s’il y a une seule œuvre qui me plaît ça me suffit. Alors oui, c’est vrai, le vrac multiplie les chances de trouver l’œuvre recherchée.
 
PYD Votre collection est très spécifique. Vous mentionnez souvent Duchamp, Breton et Dali comme des inspirateurs, le Lettrisme également, mais aussi la notion d’objet – ce que le « Musée de l’Objet » à Blois montrait bien.
 
EF Je suis un peu tombé là-dedans comme une fleur… Dans les années ’80, je ne voulais pas montrer la Nouvelle figuration, la Trans avant-garde, etc, et je me suis demandé ce que je pouvais faire. Je me suis donc tourné vers des artistes qui prolongeaient la situation antérieure : l’art process et l’art conceptuel et qui utilisaient l’objet. Vilmouth, Lavier, Présence Panchounette, Woodrow... Des artistes de la génération précédente tels que Saytour et Sarkis que j’ai exposés faisaient aussi partie de cette scène. Puis j’ai montré la génération suivante, notamment Pierre Petit, Ruggirello et Baquié – des sculpteurs qui construisaient des récits avec les objets. Ils étaient dans la filiation Roussel/Duchamp. Ainsi Baquié  fit un remake d’Etant donné, une sculpture plus complexe que le seul ready-made. Pour moi, à l’origine de l’art contemporain il y a le ready-made et le monochrome. Je me suis intéressé à l’histoire du ready-made, et ai découvert qu’il n’y avait pas que Duchamp, mais aussi Blaise Cendrars, grâce à un ready-made inconnu au bataillon ! Dans un poème, et ailleurs dans un court texte de 1914, il décrit la guillotine comme la plus belle sculpture du monde..  Une forme de sculpture en rapport avec le Futurisme, car animée par un mouvement « universel »… Et une sculpture signée du nom du bourreau, qui en serait l’auteur. A Blois nous avions exposé ce texte accompagné d’une véritable guillotine.
 
PYD Malgré cet intérêt pour l’objet, il n’y a pas de Pop dans votre collection ?
 
EF Il y a un Raysse, un Kienholz également… J’aimais beaucoup Rauschenberg, mais acquérir une pièce… en fait, je crois que je suis arrivé un peu tard ! (rire) Les œuvres que j’ai retenues sont toutes très tôt. Il s’agit de gestes artistiques et les débuts sont plus prenants. Le Kienholz date de 1961, a été exposé à la Dwan gallery et à la galerie Wide White Space, même date ou presque, 1960, pour le Raysse exposé chez Schwarz. Difficile d’acheter un Rauschenberg vu les prix. Mais vous avez raison, je ne suis pas pro américain en matière de collection d’œuvres d’art. Si les américains surpayent leur art c’est leur affaire mais je ne me sens pas forcé ni de les suivre ni, surtout, d’être d’accord avec leurs prix... D’autant que les artistes américains que j’apprécie ont souvent eu une meilleure réception ici, en Europe, que chez eux.
 
PYD Dans votre collection, il y a l’objet, et puis il y a le texte – la présence de Broodthaers est emblématique de ces deux orientations.
 
EF Oui, il y a la pièce avec les briques et la truelle, L’an X, et puis il y a les « plaques » de Broodthaers, avec le rapport à Mallarmé et à la littérature, qui est un autre axe de la collection, l’art avec le texte. C’est en Belgique que l’on dit « plaques » pour ces œuvres, en France ce sera plutôt les « poèmes industriels ». Broodthaers est un artiste du quotidien ici, c’est peut-être pour cela que l’on utilise ce mot plus courant …
 
PYD Vous continuez d’agrandir votre collection ?
 
EF Un petit peu… mais c’est la collection qui acquiert. Quand elle me dit : - Il me manque ça, alors je pars à la recherche, mais je ne suis pas sûr de trouver – mais je cherche.
 
PYD Et il y a bien deux volets distincts, l’objet et l’écriture ?
 
EF Oui, absolument. J’ai commencé ma galerie en 1974. J’avais 30 ans, mais j’étais déjà « en retard » par rapport aux autres galeries. Je me suis demandé comment faire pour exposer la génération de ’68. Une ouverture s’est faite quand Art & Language et Kosuth ont quitté Templon, et que j'ai pu les exposer. J’allais déjà vers l’art et le texte, et j’ai commencé à faire la distinction entre l’art « conceptualo-minimaliste », et un art plus analytique avec des textes longs. Certains artistes conceptuels sont un peu « infectés » par le minimalisme. J’en avais parlé avec Mel Ramsden, qui reconnaissait qu’il y avait des prémisses de l’art conceptuel dans Fluxus. C’est un rapport qui a échappé à beaucoup. Et par la suite je me suis intéressé au Lettrisme, une autre source de l’art conceptuel – il se trouve que Isou habitait à 300 mètres de la galerie… et je l’ai exposé. Isou était un écrivain prolifique qui a écrit de nombreux textes sur l’art. Il explique comment il a vite abandonné l’idée de produire des œuvres avec des textes en écriture latine : trop facile pour lui ! Il l’a signalé dans un texte important pour l’art qui utilise l’écriture au début des années 60.
 
PYD Le Lettrisme reste relativement peu connu des jeunes artistes, au contraire du mouvement conceptuel. Pensez-vous qu’il y ait un héritage lettriste aujourd’hui ?
 
EF Je pense qu’il y a aujourd’hui un retour vers les années ’60-’70, et les jeunes artistes sont très vigilants. J’ai eu l’occasion d’avoir des discussions – et des discussions bien documentées – sur le Lettrisme avec de jeunes artistes. Le Lettrisme est une pépite cachée et secrète en plein XXème siècle. C’est là un atout qu’il partage avec le groupe Fluxus. Aujourd’hui, on a le mainstream, mais les toutes petites avant-gardes qui réunissaient dix personnes, eh bien elles en réunissent mille aujourd’hui. Et ça, c’est très positif, cette situation est  une véritable alternative au marché de l’art et ses mots d’ordre véhiculés par les médias. C’est ce qui me permet de rester indifférent aux catalogues de Christie’s et de Sotheby’s que je reçois et que j’adresse directement à la poubelle.
 
PYD On a assisté à la reconstitution de When Attitudes Become Form à la Fondation Prada lors de la dernière Biennale de Venise – un événement à la fois mainstream, mais avec des artistes très « pointus ». J’ai une opinion partagée sur cet événement.
 
EF Oui, moi aussi. Parce que ce qui a fait scandale à l’époque n’en fait plus aujourd’hui mais aussi parce que le lieu, un palais vénitien, était trop petit, et que par exemple une pièce de Beuys avec de la graisse mise dans un coin voit son effet neutralisé si on la place dans un espace comme celui-là. Les œuvres n’intervenaient plus en contrepoint mais occupaient l’espace comme des sculptures classiques. Il faut acheter le catalogue édité par Prada plus intéressant que l’expo elle-même.
 
PYD Y a-t-il des artistes aujourd’hui dont vous voudriez acquérir des œuvres – ou plutôt, que la collection voudrait acquérir ?
 
EF Oui, je parle pour elles …, je ne sais pas… Si je vous réponds c’est que je l’aurais déjà formalisé. Pour le moment il n’y a rien. Il y a en tout cas quelque chose qui m’intéresse en ce moment, qui a un rapport avec le Lettrisme, c’est la calligraphie. J’en discute parfois avec ma fille qui fait ses études à SOAS (Ecole d'études orientales et africaines, Londres). Mais je ne pourrais pas vous parler d’une œuvre ou d’un artiste que j’ignore.
 
PYD Vous avez vu récemment des choses qui vous ont marqué ?
 
EF Oui, je pense à l’exposition Mc Carthy, que j’ai pu voir à Munich, en même temps que la collection de Daled. Je l’ai revue à Gand, mais je l’ai loupée à Londres. Mc Carty développe un art avec une critique sociale implicite acerbe et drôle comme Broodthaers.  C’est ça que j’aime chez Mc Carthy. La vérité, c’est qu’il faut avoir besoin d’un artiste, et dans le cas de Mc Carthy j’ai besoin de lui car il n’est pas empoisonné par l’esprit négatif et critique des années ‘70 auxquelles j’appartiens, il s’en sort par la farce tandis que Broodthaers s’en sortait par une sorte de drôlerie. mais je n’en n’ai pas besoin à 99%.
 
Je ne souscris pas à l’idée de la collection. Je pense que ça a été une maladie, que j’essaie de rationaliser aujourd’hui. Ici, si vous prenez l’art conceptuel, vous avez Daled qui a été numéro 1 – mais il n’y a pas de numéro 2, ni de numéro 3, pas plus que de numéro 4… Il était totalement synchro avec l’époque.  Impossible de suivre ses pas. Je me suis demandé vers quoi me diriger, et j’ai été vers l’art à textes peu représenté dans la collection Daled – les textes longs, et par hasard, je suis tombé sur les Lettristes, dans les années ‘80. Ca m’a permis d’étudier le sujet. Une exposition de la collection sur ce thème Algumas obras a ler à la Fondation Bérardo à Lisbonne, organisée par Jean-François Chougnet, a concrétisé ce travail en collaboration avec un ami philosophe, Christian Schlatter.  Y figuraient Arakawa, Art & Language, Braco Dimitrijevic, Jean-Pierre Gillard, Raymond Hains, Isidore Isou, Joseph Kosuth, Christine Kozlov, Roland Sabatier, Gil Wolman entre autres. Les lettristes et les conceptuels sont réunis pas nécessairement avec l’approbation de chacun, mais la présentation de la collection proposait un angle de vue sans exclusive comme indiqué dans le titre Quelques œuvres à lire.   J’ai exposé des artistes dont j’ai collectionné les œuvres, et que j’adore, mais je me suis trouvé à l’époque dans l’impossibilité de les promouvoir, car il n’y a qu’un seul marché de l’art, puissant et aveugle.
 
Pour reprendre votre question de montrer une collection en bloc, comme un organisme vivant avec ses erreurs et ses points forts je pense que l’intérêt sociologique, historique est évident mais je n’y souscris pas. Je ne vois pas l’intérêt artistique. Moral non plus. Je n’aime pas la mythologie qui accompagne l’idée du collectionneur. Le collectionneur peut s’affirmer à travers des choix disparates et subjectifs, je le préfère comme relais d’un mouvement. Là il joue un rôle d’accompagnateur – par exemple un Daled à Bruxelles pour l’art conceptuel, et un di Maggio à Milan pour Fluxus. C’est intéressant en tant que collectionneur de suivre un mouvement, ses étapes, comment il se développe. Moi je suis arrivé tard : Isou commence dans les années ’40, Sabatier au début des années ’60 – mais bon, comme personne ne s’y intéressait, à défaut… (rire). Et peut-être faut-il aussi avoir la chance d’être au bon endroit au bon moment. Daled explique que les artistes arrivaient de New York à Bruxelles ou Luxembourg, avec les vols low-cost de l’époque, pour aller à Paris, Dusseldorf et Milan, et c’est ainsi qu’il achetait les œuvres. J’ai eu la chance d’être à Paris et de pouvoir toucher Isou avant que les gens ne sy ’intéressent… Je vous l’ai dit, il habitait tout près de la galerie. J’espère seulement voir arriver le moment où ces artistes reviendront à la mode. Je  me suis intéressé à eux quand ils étaient dans le creux, et peut-être qu’avec de la chance … (rire). Il faut une morale à tout ça !
 
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Raymond Hains, La palissade à de Feugas, le Manifeste du 3 octobre 1959 et la poubelle de l’école des Beaux-Arts de Blois, média mixtes, dimension variables.

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Raymond Hains, Palissade Rossignolesque, 1997, assemblage de skis, 211 x 191 x 10 cm.

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Art & Language, Portraits and a Dream, 2009, mixed-media, panneau mural : 144 x (42,2 x 29,8 cm.), pour le reste dimensions variables.

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Art & Language, Portraits and a Dream, 2009.

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Art & Language, Portraits and a Dream, 2009.

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Marcel Broodthaers, Département des aigles, 1968, plastique thermoformé et peinture, 84 x 120,7 cm.

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Isidore Isou, Imaginez la France de demain, Lettre ouverte à Michel Rocard afin de l’encourager à se présenter, à tout prix, aux élections…, 1988, encre et report photographique sur toile émulsionnée, 110 x 160 cm.

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Joseph Kosuth, Hypercathexis n° 5, 1981, photographie, collage photographique, adhésif de couleur, 257 x 624 cm.

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Roland Sabatier avec la collaboration d’Alain Satié, Le Musée lettriste, 1990, mixed-media, 400 x 210 x 250 cm.

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Roland Sabatier, De la loi de la jungle à la loi des créateurs, 1975, mixed-media, dimensions variables.

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Présence Panchounette, Clément Greenberg et Jacques Soulillou discutant des mérites comparés des peintures contemporaines, 1978, matériaux divers, 79 x 79 x 30 cm.

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Toni Grand, bois sec, équarri, refente entière, glissé-collé, 1970-1974, 153 x 43 x 23 cm