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MON COLONEL & SPIT

Visite d'atelier par Nancy Casielles

J’arrive en début d’après-midi à Liège où j’ai rendez-vous avec ce fameux « Mon Colonel ». Nos chemins se sont souvent croisés sans que nous ayons jamais véritablement fait connaissance. Je suis accueillie par Spit, son voisin de palier. Ils viennent de racheter avec leurs amis du collectif « Spray can Arts » [1] une ancienne fabrique de peintures qu’ils ont complètement rénovée et qui abrite désormais deux vastes appartements, une galerie d’exposition et de nombreux ateliers. Spit est co-auteur de toutes les œuvres que je découvre en chantier. Dans trois semaines, le duo expose à la galerie Alice à Bruxelles [2].


Je me retrouve devant des aquarelles sur papier aux tons pastels. Les œuvres sont soignées et débordent de mots, phrases et dessins composés à quatre mains. Elles naissent d’un processus de va-et-vient d’images et de lettres entre Spit et Mon Colonel, un cadavre exquis dont les divers éléments se rapportent au quotidien des artistes. Parfois, ce travail est inspiré par des clichés photographiques pris au cours de leurs déambulations. Ces photos feront d’ailleurs prochainement l’objet d’un catalogue. A la manière d’un journal intime, leurs aquarelles regorgent surtout de mots entendus, de rêves évoqués, de scènes vécues, de rencontres ou simplement de l’humeur du moment. Si l’un travaille davantage les images (Spit) et l’autre le texte (Mon Colonel), les dessins deviennent in fine des phrases et les lettres des formes. C’est de ce mélange subtil et spontané que la magie émerge.


Mon Colonel et Spit connaissent les moindres recoins de la ville de Liège où ils sont nés. Ils se sont rencontrés dans le milieu du graff dont ils ont conservé les pseudonymes et continuent de se nourrir de l’univers de la rue, espace commun et quotidien par excellence. Diplômé en architecture, Eric Bassler alias Mon Colonel (Liège, 1974) a ensuite étudié trois ans dans le pôle narration de l’Ecole de Recherche Graphique à Bruxelles et fréquenté les cours du soir en bande dessinée de l’Académie Royale des Beaux-Arts de Liège. Quant à Thomas Stiernon alias Spit (Liège, 1977), il a fréquenté l’Ecole Supérieure de l’imagerie d’Epinal en France et est gradué de l’Ecole supérieure de l’Académie des Beaux-Arts de Liège. Mais au-delà de leurs études, c’est leur mode de vie même et la frénésie dans laquelle ils ont vécu qui furent longtemps leur source de création.


Aujourd’hui, le duo évolue dans un contexte de vie moins agitée, qui les pousse à renouveler leurs inspirations. D’une vision romantique de l’artiste tourmenté, ils sont passés à un rapport serein et plus maîtrisé de leur création. Depuis six ans, les deux complices travaillent ensemble. Quand ils ne bénéficient pas du confort de leurs appartements ou de leurs ateliers, ils ont besoin de construire un contexte de travail particulier, un lieu de vie momentané, un cocon, pour créer. Lorsqu’ils sont invités, ils réalisent parfois dans la salle d’exposition une cabane en carton dans laquelle ils déploient leurs aquarelles imprégnées de cette vie de tous les jours. L’exposition devient à la fois installation et work in progress.


Les dessins débordent de générosité et les multiples typographies utilisées créent des contrastes forts entre modernité et nostalgie. Si chaque dessin constitue un univers distinct, ce qui les relie sont les couleurs fortement diluées à l’aquarelle que le duo maîtrise à la perfection - Mon Colonel explique d’ailleurs son aisance dans certaines de ses interventions où l’écriture est minuscule par le nombre de punitions subies à l’école. La technique de l’aquarelle est favorisée pour sa rapidité d’exécution et de séchage, qui rappelle en ce sens la peinture à la bombe. Il faut que l’échange de la feuille de dessin puisse se faire rapidement et c’est habituellement Spit qui met le dernier trait ou crie un violent STOP pour mettre fin à la partie. L’équilibre s’opère alors entre le tempérament minimaliste de l’un et le goût pour l’accumulation de l’autre. Dans ce paysage de formes et de mots imbriqués, il s’agit désormais de saisir quelques éléments à partir desquels déchiffrer une histoire.


Leurs dessins habituels sont de format A4 ou A3 mais ils réalisent aussi des plus grands formats dans lesquels l’aquarelle fait place au collage, à la peinture à l’acrylique et au spray. Le va-et-vient est alors plus lent, il ne suffit pas de d’échanger une feuille au gré des idées, il faut attendre que ça sèche. La contrainte technique provoque une tension perceptible qui renforce néanmoins l’énergie et le dynamisme formel généralement atténués par l’aquarelle. Ces formats laissent aussi place à des peintures plus dépouillées aux accents surréalistes mais toujours ludiques.


Leurs œuvres forment des rébus dont seuls Mon Colonel, Spit et leur entourage ont les solutions. Ils jouent à l’aquarelle sur du papier et modulent un univers singulier qui oscille entre insouciance et contrôle. Malheureusement, le temps du jeu est souvent trop court car il faut gérer les nombreux mètres carrés de cette ancienne entreprise de peintures devenue le centre névralgique de leurs activités. Les morceaux d’une frénésie éclatée sont retombés pour porter les fondations de ce nouvel espace. Ils n’ont jamais envisagé de quitter la ville de Liège à laquelle ils sont profondément attachés. Elle offre de vastes espaces à des prix abordables mais les artistes ont surtout la volonté d’œuvrer dans et pour leur ville. Les réseaux qu’ils ont forgés depuis de nombreuses années sont mis à profit de ce nouveau projet, qui inclut également une programmation d’expositions pour la Galerie Central [3].


La Centrale des arts urbains est dotée de 1200m² consacrés à la création. Inaugurée en mars 2014, elle est gérée par l’ASBL Spray Can Arts, un regroupement de collectifs artistiques liégeois fondé par Michael Nicolaï et Kaer. Véritable plate-forme de diffusion, la Centrale possède plusieurs ateliers d’artistes, accueille des stages et organise de nombreux évènements. Elle renferme également un espace d’exposition, la Galerie Central, dont la programmation offre une place privilégiée aux courants artistiques en marge des circuits traditionnels. Elle a ainsi accueilli il y a peu la collection de Reno Leplat-Torti composée de mouchoirs dessinés par des détenus porteurs de messages destinés à leur famille. Ces œuvres proviennent du milieu carcéral (Texas, Californie et Nouveau-Mexique) aux États-Unis et illustrent un phénomène artistique apparu en 1940. Une autre exposition intitulée « Bloody Belgium » vient de mettre à l’honneur le punk belge avec des photos et peintures de Luc Lacroix et Patrice Poch.


L’énergie, le travail et les nombreux réseaux glanés au fil des ans de Mon Colonel & Spit se concentrent dans ce nouveau lieu le temps d’échanges pour ensuite se propager sans doute mieux encore. Seuls les acteurs de terrain pouvaient doter Liège, véritable vivier de l’art urbain, d’un ambitieux espace dédié à cette culture et à ses multiples évolutions dont les deux artistes sont les parfaits exemples.  


[1] http://spraycanartsasbl.be

[2] Exposition du 19.03 au 02.05.2015 : http://alicebxl.com

[3] https://fr-fr.facebook.com/centralgalerie


Polaroids : Mon Colonel & Spit

 

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