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GABRIEL KURI

Visite d'atelier par Virginie Devillez

Depuis 2 ans Gabriel Kuri a installé son atelier rue Théodore Verhaegen, à Saint-Gilles, au dernier étage d’une ancienne école de la Poste, là où se trouvait la cantine scolaire.

Virginie Devillez Comment décririez-vous votre atelier ?

Gabriel Kuri Pour moi c’est à la fois un espace de réflexion et de production dans un seul lieu, avec une vue extraordinaire que j’apprécie énormément. Je viens parfois ici juste 2 heures, et beaucoup de choses se passent en si peu de temps, car j’ai appris à travailler de façon très concentrée. J’ai sans doute appris à travailler ainsi du fait que j’ai des enfants et qu’il me faut aussi du temps pour m’en occuper. Ici je me recentre, je vois les conséquences de pensées isolées, de ce que je vois dans la rue… Avant j’avais un atelier à Schaerbeek où je me rendais à pied et c’était fantastique car j’avais l’impression de traverser 4 villes différentes pour y aller, entre les buildings, les chantiers béants. Mais j’en eu assez car je me sentais trop isolé dans cet atelier. Et nous avons donc trouvé cet endroit avec Adam Leech et Kobe Matthys, ici, à Saint-Gilles, qui est une commune fantastique, pleine de magasins, de restaurants… Et puis il y a cette vue, et cette lumière hors du commun, qui m'ont beaucoup apporté alors qu'en m'installant j'étais en train de préparer des expositions importantes (Museion Bolzano, Soft information in your hard facts & Blaffer art Museum, Houston/ ICA Boston, USA, Nobody needs to know the price of your Saab).

VD La pratique du dessin est importante pour vous. C’est ici qu’elle se fait principalement ?

GK Le dessin est effectivement très important et je le pratique dans ce que j’appelle mes « black books » qui m’accompagnent tout le temps, dans mon sac, chez moi, partout… J’en ai des dizaines depuis que je suis arrivé à Bruxelles en 2003, sans compter ceux d’avant qui sont restés au Mexique. C’est dans ces livres, par le dessin, que les pièces se créent et j’y reviens toujours, en feuilletant parfois les plus anciens où je retrouve des esquisses en cohérence avec des nouvelles choses que je dessine. Cela fait plus de 20 ans que l'ensemble de mon travail se distille au travers de ces livres.

VD Du dessin, qui est donc si précis, aux pièces finales que vous réalisez, comment se noue la relation avec ces petites choses (bouts de papier, tickets…) apparemment anodines que vous récoltez ? Je m’attendais à trouver un atelier rempli de ce genre d’éléments…

GK L’association se fait avec des objets qui attirent immédiatement mon regard. Ces éléments ne sont jamais choisis au hasard et, dès le départ, je les sélectionne pour une raison spécifique. Grâce à eux apparaît une formulation, et cette connexion permet aussi de revisiter d’autres travaux. L’atelier est aussi assez vide car, même si je viens de prêter beaucoup de pièces, je ne suis pas un artiste installé dans une pratique d'atelier, comme un peintre par exemple. Je n’ai pas vraiment d’assistant non plus. Je travaille plutôt rapidement, je réfléchis beaucoup, et puis ça va très vite au moment de la fabrication, même si certaines choses sont improvisées : tout n’est pas planifié dans mon travail et je peux faire des pièces « sans but précis ».

VD Cela veut dire que, de façon générale, vous faites des pièces en fonction du lieu où elles seront montrées, de l’environnement, qu’il soit architectural ou social ?

GK En général je visite toujours le lieu d’une exposition bien à l’avance, et je suis extrêmement attentif à la lumière. C’est donc à ce moment que les choses commencent. Je travaille beaucoup avec l’espace, je réfléchis énormément à l’espace qui m’est octroyé, et ensuite mon atelier est repensé en fonction du lieu où je vais exposer. Et c’est en relation avec cette pensée que se construisent les pièces, tout comme je garde aussi en tête le public du lieu qui viendra et comment lui-même se comportera dans cet espace.

VD Votre œuvre, concrètement, est construite sur la notion d’économie, faite d’éléments épars qui semblent avoir été récupérés au gré de votre vie quotidienne. Vous produisez peu, également. C’est une volonté aussi, cette économie de production ?

GK Effectivement, je ne suis pas un artiste qui produit pour produire. Ni des œuvres, ni de la valeur. Je ne dispose pas non plus d’un travail « spectaculaire » comme d’autres artistes. A mes yeux, si une œuvre n’est pas pensée, réfléchie, elle n’a aucun sens. La notion de ressource est clé dans mon travail et je tente, à tout prix, de rester « simple ». C’est mon éthique : travailler avec ce qui est immédiatement disponible, ce qui est le plus économique. Parfois certaines choses peuvent paraître laborieuses mais, en réalité, ça vient d’ailleurs : car c’est aussi très important de poursuivre ce que chaque projet dicte. Je n’ai pas vraiment de dogme non plus. J’ai une idée pour savoir comment exécuter une pièce, mais ensuite je manipule du matériel. Je pense la forme mais je ne suis pas le genre de personnes à me lancer dans des recherches encyclopédiques. Mon travail m’engage dans une voie directe, sans référence précise : il ne faut pas chercher une inspiration, une explication. L’art vient de l’expérience, l’art devient expérience… Mon travail est immédiat, c’est un engagement frontal, direct. Pour cette raison, l’expérience du public est importante dans ma réflexion, car je travaille aussi à cette relation, grâce à une information spécifique qui peut être celle de la mémoire, de l’histoire…

VD Dans le coin de votre atelier, il y a de grandes allumettes, quasi « géantes », elles ont aussi été conçues de la sorte ?

GK Je les ai conçues pour ma dernière exposition à la South London Gallery. C’est la première fois que je produis des objets aussi grands, comme cet agrandissement de ma carte de crédit. Il y a presque un côté Pop Art dans ce travail d’objets démesurément agrandis. Cette fois-ci, j’ai particulièrement accordé de l’importance à la notion d’échelle et, surtout, aux changements d’échelle. C’est essentiel pour moi de communiquer à travers la forme qui est la somme de tant de choses. La forme, c’est l’abstraction, la perception ou encore la réalité qu’on transpose dans le langage. Travailler sur la forme à travers la notion d’échelle donne encore plus d’importance à cette réflexion. Toujours pour cette exposition, j’ai fait des prototypes de table de vote, avec des coquillages déposés dessus, devant lesquelles j’ai disposé des formes imposantes. Cette configuration permet une révision du modèle, comme elle modifie un rapport, grâce à la discordance, la distorsion. Pourtant, ce travail, nouveau pour moi, demeure une limitation : car même si c’est plus grand, c’est le qualitatif qui doit l'emporter sur le quantitatif. Pour ce projet à Londres, j’ai reconstitué le lieu d’exposition en maquette, afin de réfléchir au mieux sur les rapports entre l’espace, l’intérieur et l’extérieur, puisque une partie de la South London Gallery permet de montrer des œuvres au dehors. Là aussi je réfléchis autrement, car le rapport du visiteur n’est pas le même quand il est amené à passer à côté de la pièce en ne la regardant pas, ou à peine, quand celle-ci est dans l’espace public. J’accorde aussi beaucoup d’importance aux murs et aux plafonds, le fait qu’il y en ait ou pas, leur disposition, qui peut complètement changer ma façon de montrer les choses. L’agencement du lieu fait donc, réellement, partie intégrante du travail.

VD Si l’environnement est tant important pour votre travail, de même que la lumière, comment expliquez-vous avoir quitté le Mexique pour la Belgique ? Qu’est-ce qu’une ville comme Bruxelles vous apporte ?

GK J’ai vécu à Londres de 1993 à 1997, puis de 1997 à 2003 au Mexique et j’ai découvert la Belgique en venant travailler à Sonsbeek en 2001 où m’avait invité Dieter Roelstraete. Bruxelles m’a semblé une base intéressante, un endroit où l’on peut tout recommencer, une ville facile à vivre, peu chère, avec de grands espaces de vie et de travail, une grande flexibilité. Ici je me sens léger sur mes pieds. Mais je retourne souvent au Mexique qui me manque, et j’ai besoin de vivre avec ce sentiment conflictuel de penser que je suis loin, que mon pays me manque. La distance a quelque chose de douloureux, mais qui est aussi positive pour le travail. J’aime penser que si les choses sont trop familières, on voit au travers. Donc la distance me plaît. Bruxelles devient ainsi un endroit facile à quitter et me donne une impression de liberté. Du fait d’être ici, je peux aussi dire, aujourd’hui, que je me considère comme un artiste européen.

VD Vous êtes en quelque sorte le contraire de Francis Alÿs, un Belge installé au Mexique…

GK Oui mais la grande différence est que Francis Alÿs a quitté la Belgique avant l’ère de la globalisation, de l’internet, de ces nouvelles communications, et partir ainsi, à l’époque, impliquait un acte majeure : on quittait vraiment quelque chose pour être libre. Aujourd’hui c’est différent, même si je reste très heureux d’avoir connu dans ma jeunesse une époque où la communication, la recherche ne passaient pas par internet, où l’on apprenait encore en dessinant et non via les nouvelles technologies. Ce côté manuel, quasi artisanal, reste aussi important pour l’approche de mon travail.

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