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AUDREY COTTIN

Visite d'atelier par Devrim Bayar

Devrim Bayar Après tes études au HISK, tu as choisi de t'installer à Bruxelles. Peux-tu expliquer les raisons de ce choix?

Audrey Cottin J'ai été durant deux ans pupille du HISK (Higher Institute for Fine Arts) à Gand, ville que j’ai quittée, car l'énergie originelle se distillait à la fin de la résidence. Ne retourne jamais où tu as été heureuse. Never go back where you have been happy. M'installer à Bruxelles fut un choix d'ordre pratique. Ici, il est encore possible d'avoir de l'espace pour vivre et travailler. Je dois mentionner que je partage mon lieu de vie avec un couple et, mon lieu de travail, avec quatre artistes. La Belgique est géographique, historique et politique. Je dois admettre que je suis fascinée par les langues et la communication d’ici. Etre et avoir en Belgique conduisent à des divergences linguistiques. C'est passionnant et ennuyant à la fois.

DB Ta pratique d'atelier se partage entre un « no man's land » à Bruxelles, à savoir une ancienne parfumerie délabrée située sur une décharge publique à Molenbeek, et la Bibliothèque Nationale de France (BNF) à Paris. Comment négocies-tu ton temps, tes recherches, ton travail entre ces deux contextes diamétralement différents?

AC « No man's land » est le nom donné par la Ville de Bruxelles et les Bruxellois au lotissement où se trouve mon atelier. Cependant, des propriétaires existent et nous payons un loyer. La Ville de Bruxelles n'a pas le contrôle urbain total de la zone et l'assimile à un No man's land. Il s'agissait en réalité d'un entrepôt de parfum jusqu'à la moitié des années 90. Délabré, oui en effet, mais l'atelier est vivable et confortable 6 mois sur 12. A partir de la mi-novembre, nous devons gérer l'isolation et le chauffage nous-mêmes. Concernant la décharge publique, il s'agit plutôt d'un lieu de dépôt de la société Bruxelles Propreté, avec laquelle nous partageons les lieux. Depuis cinq mois pourtant, les particuliers effectuent des dépôts sauvages de leurs déchets sur le site. Nous commençons à être envahis par les ordures et étrangement Bruxelles Propreté ne s'alarme pas...

Aux antipodes de ma pratique d'atelier se trouve en effet la BNF - site François Mitterrand à Paris - conçue par l'architecte Dominique Perrault. L'idéal serait pour moi d'y travailler 3/4 jours tous les mois, mais depuis février dernier, je n'y vais qu'environ tous les 3 mois - je suis en manque.

Je n'ai pas peur des contrastes sociaux ou environnementaux. Ils font même plutôt partie de ma destinée. Je m'explique : je suis née à Saint-Mandé, une banlieue de Paris très chic; cependant, j'ai grandi jusqu'à mes 15 ans à Champigny sur Marne, ville d'un autre standing social et politique. Par la suite, j'ai étudié à Montereau-Fault-Yonne en Seine et Marne, un No man's land mais cette fois-ci géographique. Après mon BAC, j'ai débarqué aux Beaux- Arts de Paris dans le 6ème arrondissement. Par la suite, je suis partie étudier à Los Angeles au ACCD situé dans la charmante ville de Pasadena. J'y ai vécu 8 mois à Altadena où la violence entre gangs afro-américains et mexicains est très présente. Au fil de ces pérégrinations, je suis devenue « context-blind ».

DB L'enthousiasme est une notion essentielle pour toi. Comment le définis-tu?

AC Définir l'enthousiasme c'est relire des auteurs du 17/18ème siècle tel que Madame de Staël avec Corinne ou l'Italie où l'étymologie de l'enthousiasme nous indique sa définition originelle de possession ou transport divin. Depuis lors, le sens du mot s'est en quelque sorte affaibli ou laïcisé. Pour moi, l'enthousiasme est une forme psychologique et physique de résistance. Je peux lier l'enthousiasme à la topologie.

DB En quoi/de quelle manière la topologie lacanienne informe-t-elle ta pratique artistique collaborative?

J'ai en effet investi la piste topologique lacanienne à travers « La topologie et le temps » et « Le moment de conclure» qui sont les retranscriptions des séminaires de 1978-79 de Jaques Lacan. J'ai aussi consulté les publications de Pierre Soury, qui fut l'assistant de Lacan durant ces deux années de séminaires. Pierre Soury a développé le dessin topologique et l'a considérablement enrichi. Il faut voir ses dessins ! Aujourd'hui je me placerais plus dans une topologie des mathématiques. Cependant la symbolique, l’imaginaire et le réel de Lacan sont des outils pour collaborer.

DB Quels sont les sujets de recherche/réflexion qui t'occupent actuellement?

AC Actuellement, je suis toujours en processus avec Charlie & Sabrina. Qui l’eût cru ? , ma première exposition solo à Paris, au Jeu de Paume. Charlie & Sabrina, consiste en une chaîne collaborative pour le catalogue, un noeud collaborant pour l'exposition (programmation satellite), et deux performances collaboratives et participatives. Nous travaillons la transformation continue sans déchirement ni collage avec Raimundas Malasauskas, commissaire de l'exposition.

Mes sujets de recherche/réflexion depuis 2007 s'attachent à l'étude et à la pratique de la collaboration, la participation et l'autonomie. Avec Géraldine Gourbe, enseignante-chercheuse en philosophie de l'art, nous préparons un séminaire/workshop sur les Formes participatives et pensées de l'autonomie, l'intitulé n'est pas définitif.

DB Tu me parles de ta vie "matérialiste passée" et comment tu penses aujourd'hui te séparer des objets du passé qui continuent à occuper ton présent. Quel moment/événement marque selon toi la distinction entre ta vie "passée" et ta vie "présente"? De quoi veux-tu te séparer et pourquoi?

AC En 2007, 8 mois à Los Angeles, c'est le premier moment/événement au cours duquel je réalise le poids des choses. Cependant, j'avais déjà beaucoup conversé depuis 2006 avec Ajit Sinha, enseignant-chercheur en philosophie de l'économie et de la politique sur la matérialité. Je n'avais néanmoins pas réussi à me défaire des choses jusqu'à mon dernier déménagement, en janvier dernier. Aujourd'hui, je suis beaucoup plus drastique avec le stockage aussi bien ante-production que post-production.

Mais je peux te dire de quoi je ne veux pas me séparer - pour le travail : mon appareil photo, mon ordinateur et mes deux écrans ; pour la vie en général : ma machine à laver !

DB Pour l'anecdote, je me demandais si tu gardes les géraniums que ta maman t'envoie uniquement dans ton atelier, plutôt qu'à ton domicile... Si oui, pourquoi?

AC Oui, Sélina et James sont d'accord pour un rapatriement dans la cuisine à notre domicile. J'utilise les plantes comme des indicateurs de qualité d'air et de lumière. A l'atelier, les plantes et géraniums réalisent correctement leur photosynthèse. Les végétaux sont de très bons témoins. Ainsi rien n’est à signaler sur leurs conditions après quelques mois de résidence à l'atelier.

Audrey Cottin expose au Jeu de Paume à Paris du 18.10.2011 au 05.02.2012 dans le cadre de la programmation Satellite, sous la curatelle de Raimundas Malasauskas.

www.jeudepaume.org

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