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VALéRIE MANNAERTS

Visite d'atelier par Devrim Bayar

Devrim Bayar Ton atelier, que tu occupes depuis plus de quinze ans, n'est pas uniquement un lieu de travail. Il a longtemps été ton appartement. Les traces de cette vie domestique sont encore nettement présentes. Il y a ici un hall d'entrée, une salle de bain, une chambre, un coin salon… Niché tout en haut d'un immeuble du 17ème siècle situé sur l'historique Place du Sablon, ton espace de travail m'a fait d'emblée penser à une garçonnière, à un lieu feutré et quelque peu isolé. Tu me dis d'ailleurs avoir autrefois occulté ta porte d'entrée par une lourde tenture. Cette anecdote me fait penser aux tentures dans ton exposition Orlando actuellement présentée au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Cousues de tes mains, celles-ci redéfinissent l'architecture du lieu. Peux-tu expliquer quel rôle ces tentures jouent dans ton exposition, comment celles-ci ont été conçues?
 
Valérie Mannaerts Les tentures m’ont donné la clef d’entrée à l’élaboration de mon exposition. Je savais que je voulais travailler avec des tentures pour les Antichambres du Palais des Beaux Arts. Mon premier essai, réalisé en 2010 à l’occasion de mon exposition Blood Flow à Extra City, m’avait beaucoup plu. Dans Blood Flow, une tenture de 18m de long flottait au-dessus d’un grand socle. Cette monumentalité était nécessaire dans ce vaste lieu industriel. Le rideau était sculptural et donnait une échelle aux autres oeuvres présentées dans l’espace. Comme un rideau de théâtre ou de cinéma, la pièce théâtralisait l’ensemble et dominait l’espace d’une façon à la fois énorme et légère. J’aime cette apparente contradiction. Ce rideau est ma plus grande pièce en date, pourtant elle peut être transportée dans deux sacs légers quand on la replie… 
 
Je suis très sensible à l’architecture du lieu où je vais exposer, de sorte que celle-ci va fortement définir mon exposition. Lors de mes premières visites, j’essaie de la ressentir et d’en rechercher la logique interne. Je ne la considère jamais comme un white cube, mais tente plutôt de comprendre ses particularités et de mettre celles-ci en évidence. Peu après l’invitation de Sophie Lauwers à exposer au Palais des Beaux-Arts, j’ai parlé avec Dirk Snauwaert qui, avant d’être directeur de WIELS, a travaillé dans cette institution et connaît donc bien les Antichambres. C’est lui qui m’a raconté que lors de la toute première exposition dans cet espace, beaucoup de tentures avaient été utilisées. Je me suis plongée dans l’archive photographique du Palais afin d’affiner mon choix des matériaux, notamment la toile non traitée utilisée pour mes tentures. 
 
Lors de mes visites préparatoires, j’étais forcément impressionnée par l’architecture très dominante de Victor Horta, avec tous ses détails dans le marbre, le bois et les colonnes, le choix des couleurs remises en état grâce à une restauration. Ce qui me dérangeait par contre, c’était les murs temporaires en gyproc qui masquaient des portes et créaient ainsi des circuits fermés. Il y avait une absurdité dans ces escaliers qui conduisent à un mur ou une niche conçue comme un passage vers un autre espace mais dont les portes sont visiblement bloquées. J’ai voulu réutiliser ces ‘ouvertures fermées’, en soulignant leur présence pour rétablir la conception initiale de l’espace. J’ai, par exemple, fait faire des alcôves dans lesquelles j’ai placé mes tentures faites sur mesure. Ce qui me plait, c’est le fait que derrière un rideau se trouve forcément une porte ou une ouverture, et j’ai voulu jouer sur cette attente.
 

DB Hormis les tentures, les cactus en pot sont un des autres éléments à caractère domestique/décoratif dans l'exposition Orlando. Bien que cette présence végétale dans une salle de musée puisse surprendre, elle fait référence à un usage aujourd'hui passé en désuétude, consistant à utiliser les plantes vertes comme éléments décoratifs dans des salles d'exposition (1). La place accordée aux plantes vertes dans les espaces publics - qu'il s'agisse de musées ou de bureaux - t'intéresse. Pourquoi?
 
VM Leur présence et leur utilisation m’ont toujours frappé. En un sens, ce sont  les seuls à vraiment vivre avec l’art dans les lieux d’exposition ou les bureaux. Ils sont souvent mis un peu à l’écart, dans un coin perdu ou sorti à l’occasion d’un évènement. Ça m’a toujours peiné de les savoir sans amour, sans attention. Je me sens attirée par leur présence dans ces lieux, même si cette habitude n’est plus actuelle dans les salles d’exposition, comme tu le remarques. 
 
Encouragée par Catherine Wood, la commissaire d’Orlando, j’ai décidé d’en mettre beaucoup dans l’exposition. J’ai également utilisé une lumière qui ressemble à celle du jour pour donner une impression de serre à l’espace. Ma préférence pour le cactus et les plantes grasses est subjective. J’aime leur temporalité. Ils ne changent pas à chaque saison, mais poussent à leur rythme, et ont des formes très sculpturales. Les plantes sont dans des pots en céramique que je réalise avec beaucoup de plaisir et de rapidité. La forme organique des pots est renforcée par celle des plantes et vice versa. Ce sont des petits êtres bien vivants dans l’exposition. Des points de capitons.
 

DB Indissociable de cette question de la place de l'objet dans l'espace, l'architecture est, comme tu le dis, un autre de tes domaines de prédilection. Je pense notamment à la série de dessins sur fond noir intitulée "Experimental Architecture" que tu développes depuis plus de 10 ans. Tu expliques que ces dessins requièrent une concentration particulièrement soutenue. Lorsque tu te mets au dessin, tu dois laisser de côté tes autres projets artistiques, raison pour laquelle cette pratique n'est pas continue mais revient ponctuellement, dans l'intervalle laissé libre entre tes expositions. Tes dessins reflètent donc probablement tes interrogations ou inspirations du moment. Quels changements ou évolution perçois-tu au sein de cette série dont le début remonte à 2007?
 
VM Le dessin est une pratique qui m’est chère et qui forme en effet, avec le collage, un des fils rouges de ma pratique artistique. Les dessins représentent des socles blancs aux formes organiques indéfinies mais clairement vivantes. Cette série me permet, comme tu le suggères, d’exprimer et de définir d’une façon très directe ce qui est là, en moi. Ce socle imaginaire m’aide à me concentrer et structure la composition. Les premiers dessins de la série sont assez sobres et je remarque que les plus récents sont beaucoup plus riches en structures. De manière générale, je suis attirée par des choses très physiques et onctueuses. Maintenant que mon exposition Orlando est ouverte, j’ai hâte de recommencer à dessiner. Cette pratique me permet de prendre du temps pour moi, d’une autre façon que les sculptures. Cela ne les rend pas plus importants, c’est juste une autre énergie. 
 
DB Tu pars prochainement au Brésil pour la première fois et désire y visiter certains des édifices construits par Lina Bo Bardi, une architecte fascinée par les arts populaires (qu'elle collectionnait notamment) et très engagée socialement. Ton travail témoigne également d'un goût prononcé pour certaines techniques artisanales telles que la poterie ou la couture, ainsi que l'usage d'objets ou de procédés décoratifs souvent considérés comme vernaculaires tels que les cubes photos, les revêtements qui imitent certains matériaux (bois, marbre,…). A l'instar de Bo Bardi, y vois-tu une forme d'engagement social?
 
VM J’ai toujours été attirée par les démarches artisanales. J’aime l’évidence du geste et le plaisir qui y est palpable. L’envie de créer et surtout d’exprimer forme le fondement de ce genre de création. J’aime la liberté qui en ressort et la recherche de solutions personnelles à des problèmes pratiques. Dans mes pièces (sculptures ou dessins), on sent toujours qu’elles ont été touchées, même s’il y a parfois une distance photographique ou technique, une transformation qui éloigne la pièce d’une manipulation directe. Je crois que c’est ce rapport-là que j’ai avec les arts populaires : un engagement physique. 
 
Ce que j’ai pu découvrir dans des livres sur le travail de Lina Bo Bardi, c’est ce flux entre la vie et une structure architecturale directement influencée par la nature et le paysage autour d’elle. D’après les photos que j’ai pu voir, j’ai l’impression qu’elle habitait chaque maison, chaque bâtiment qu’elle a fait construire. L’architecture semble d’abord pensée dans ce souci-là : la qualité de vie et ce qui pourrait l’améliorer. Je ne crois pas que Bo Bardi partait d’une envie purement formelle, indépendamment de la fonction qui allait l’habiter.
 
DB Travaillant autrefois seule, tu partages aujourd'hui ton atelier avec ton partenaire, l'artiste belge Koenraad Dedobbeleer. Bien que chacun de vous développe un travail principalement sculptural et que vous ayez tous les deux une affinité pour l'architecture, les objets quotidiens et leur détournement, vous n'avez jamais collaboré. Comment se passe votre cohabitation à l'atelier?
 
VM J’ai vécu à partir de 1996 dans cet appartement-atelier qui était un atelier de peintre avant que j’y emménage. Comme je vivais seule et que je n’avais pas les moyens de me payer un atelier, l’espace servait à ces deux fonctions, ce qui ne me dérangeait pas. J’ai effectivement toujours travaillé seule et c’était d’ailleurs important pour moi. Il m’était presque impensable de partager mon espace de travail.
 
L’atelier est situé à l’arrière d’un immeuble sur la Place du Sablon et donne sur un îlot avec ses jardins, le Musée des Beaux-Arts et l’Albertine. C’est très calme et paisible. Par ailleurs, la verrière me permet de rester à l’intérieur sans que j’aie l’impression d’être enfermée. Il y a cette vue dégagée et cette lumière du nord. On se sent à l’aise et protégé. Mais quand on sort, on est au centre ville, où tout est à proximité. Je ne pourrais pas avoir un atelier éloigné, même s’il était plus grand. Je pense que ça me rendrait nerveuse.
 
Quand Koenraad et moi nous sommes rencontrés, j’étais sur le point de partir à New York pour un an. Là-bas, faute de place et de moyens, on se partageait l’appartement qui se trouvait sur un coin de rue, avec des fenêtres partout et deux petits balcons. C’était petit mais très aéré, ce qui nous laissait à tous les deux assez de place pour travailler. On y est resté deux ans et cette expérience nous a beaucoup plu. A notre retour à Bruxelles, partager l’atelier fut au départ une solution pratique et économique, mais finalement c’est resté comme ça depuis. On n’est pas souvent là en même temps et quand c’est le cas, ça se passe bien. On réussit à respecter l’espace de chacun. Pourtant c’est vrai, on n’a jamais réalisé une pièce ensemble... Mais on partage déjà pas mal, et surtout une petite fille depuis peu!
 
(1)  Ndr : Une archive photographique du Walker Museum disponible au lien suivant témoigne par exemple de cet usage autrefois courant : blogs.walkerart.org/centerpoints/2010/05/05/plant-as-decorative-element-in-a-gallery/



 
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